journal_d_un_tueur_sentimentalNouvelles de Luis Sepulveda (1998-1999)
Livres de Luis Sepulveda déjà lus : Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996)

Quatrième de couverture :
Un tueur à gages met tout en oeuvre pour éliminer sa victime dans les délais impartis ; mais quand sa petite amie le quitte pour un autre, il perd pied... Un inspecteur enquête sur une drôle d'affaire liée à une compagnie de téléphone rose... Un riche maroquinier meurt après avoir signé un contrat d'assurance-vie dont le bénéficiaire vit au fin fond de l'Amazonie...

Mon avis :
Journal d'un tueur sentimental
S'il y a bien une trame éculée dans la littérature comme dans le cinéma policiers, c'est bien celle de la dernière mission qui va foirer, justement parce que c'est la dernière mission (et que ça n'aurait aucun intérêt de la raconter si elle ne capotait pas!). Dans cette nouvelle, Sepulveda utilise comme excuse de merdage complet le rôle de la petite amie du tueur, qui l'appelle pour lui annoncer qu'elle le quitte pour se barrer avec un autre. Là encore, pas très original. Dans ce genre de récit, si le plan foire, c'est à 90% à cause d'une fille (ne me traîtez pas de misogyne, il y a des statistiques!). Alors qu'est-ce qui vaut le coup de lire cette nouvelle de l'auteur chilien si tout a déjà été fait? La question reste en suspens, je n'en ai pas encore trouvé la réponse. Si Sepulveda pensait avoir trouvé un nouveau truc en l'intervention des sentiments dans un job qui nécessite le plus grand sang-froid, il a dû oublier que moults auteurs y avaient pensé avant lui, Graham Greene en tête. Journal d'un tueur sentimental ne peut que faire penser à Tueur à gages, tellement les points communs sont nombreux. Si le style est approprié au propos (un style sec, rappelant l'état d'esprit d'un homme froid), il en devient cliché tellement on l'a vu souvent. Et si le dénouement final se voulait un coup d'éclat, je dois lire trop de polars car je l'ai senti arriver au bout du deuxième chapitre. Certes Sepulveda dissémine ça et là des thèmes bien à lui, notamment la critique de l'hypocrisie des ONG, mais cela n'élève en rien le niveau de cette nouvelle à laquelle on a du mal à croire, ne serait-ce que parce qu'elle n'arrive jamais vraiment à nous faire comprendre pourquoi le personnage en est arrivé là. Des explications, il y en a, des sentiments nettement moins. Joli ratage.

Hot Lineluissepulveda
Autre lieu, autre histoire. George Washington Caucaman est muté de la police rurale chilienne à la capitale du pays pour enquêter sur une drôle d'affaire qui démarre dans le combiné d'un téléphone rose. Le personnage de cette nouvelle est clairement plus réussi que celui de la précédente. Sepulveda s'attarde aussi plus longuement sur ce qui le rend un auteur particulier, à savoir le thème du choc des cultures entre vie urbaine et communion avec la nature. En cela Hot Line vaut un peu plus que Journal d'un tueur sentimental. Mais, si le début démarre par une scène cocasse qui nous met le sourire aux lèvres, le reste de l'histoire abandonne peu à peu son humour corrosif pour laisser place à une mélancolie et une amertume qui, si elles sont plutôt bien exprimées et font réfléchir, semblent en totale incohérence avec le cheminement de l'enquête. D'ailleurs, toute l'histoire paraît trop grotesque pour être crédible. Finalement George Washington Caucaman et sa compagne auraient mérité un roman bien à eux, sur la construction de leur couple et sur l'adaptation du héros à la ville de Santiago, plus que cette enquête moralisatrice qui perd le lecteur dans la logique de déroulement.

Yacaré
Le personnage de cette nouvelle souffre des mêmes défauts que celui de la première : transparence, déjà-vu... Il est d'autant plus dommage que l'enquête commence avec le commissaire Arpaia et son acolyte Pietro Chielli, duo italien haut en couleurs qui auraient donné à l'histoire un point de vue et un humour supplémentaires. Adepte du cliché, Sepulveda ouvre sa nouvelle par la scène du crime, tel Agatha Christie, dans une ambiance mafieuse qui vous fera entendre les magnifiques notes que Nino Rota offrit à Coppola pour Le Parrain. Au bout de la troisième nouvelle, on commence à connaître le loustic : on sait qu'on aura le droit à ses thèmes de prédilection. Bingo! Interviennent un sorcier de l'Amazonie bénéficiaire d'une assurance-vie et la tribu entière des Anarés, sortes de pygmées de la forêt équatoriale. Pillage de culture par les industriels, écrasement des valeurs, Sepulveda défend encore sa cause. Ce qui n'empêche aucunement Yacaré de prendre des faux airs d'un mauvais épisode de James Bond.

Sepulveda est un auteur touchant et engagé, qui lutte depuis des années pour la préservation de la forêt amazonienne. S'il a su mettre à profit son combat et son amour de la nature dans Le Vieux qui lisait des romans d'amour (que j'ai lu après ce recueil), il nous prouve ici qu'à trop vouloir butiner d'un genre à l'autre, on ne fait que mettre en évidence ses propres faiblesses.

Ils en parlent aussi : Yohan Yueyin

Premières lignes :
La journée avait mal commencé, ce n'est pas que je sois superstitieux mais je crois qu'il y a des jours comme ça où il vaut mieux ne pas accepter de contrat, même contre un chèque à six zéros, net d'impôts. La journée avait mal commencé et tard, j'avais atterri à Madrid à 6h30, il faisait très chaud et sur le chemin de l'hôtel Palace le taxi s'était obstiné à me faire une conférence sur la Coupe d'Europe de football. J'avais eu envie de lui poser le canon d'un .45 sur la nuque pour qu'il ferme sa gueule, mais je n'avais pas ça sur moi et un professionnel ne fait pas d'histoires avec un crétin, même un taxi.

Luis Sepulveda est l'Aristochat du mois.