29 janvier 2008
Le Vieux qui lisait des romans d'amour (Un viejo qui leía novelas de amor)
Roman de Luis Sepulveda (1989)
Prix France Culture étranger 1992
Livres de Luis Sepulveda déjà lus : Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996), Journal d'un tueur sentimental et autres histoires (1998)
Quatrième de couverture :
Lorsque les habitants d'El Idilio découvrent dans une pirogue le cadavre d'un homme blond assassiné, ils n'hésitent pas à accuser les Indiens de meurtre. Seul Antonio José Bolivar déchiffre dans l'étrange blessure la marque d'un félin. Il a longuement vécu avec les Shuars, connaît, respecte la forêt amazonienne et a une passion pour les romans d'amour. En se lançant à la poursuite du fauve, Antonio José Bolivar nous entraîne dans un conte magique, un hymne aux hommes d'Amazonie dont la survie même est aujourd'hui menacée.
Mon avis :
Et si Sepulveda avait commencé sa carrière en écrivant son meilleur roman? C'est bien l'impression qui se dégage lorsqu'on lit Le Vieux qui lisait des romans d'amour, dans lequel les thèmes chers à l'auteur, qui sont évoqués dans ses autres livres, sont ici développés et maîtrisés comme il se doit. Avec une écriture simple et parfois un peu bancale (mais peut-être est-ce simplement la faute de la traduction?) l'auteur nous fait découvrir la forêt d'Amazonie au sein de laquelle une colonie s'est installée. Sepulveda fait preuve d'une force d'évocation inégalée dans son oeuvre, nous faisant appréhender la forêt tropicale par tous les sens. Chaleur, humidité, couleurs et lumière, tout y est rendu accessible à notre imaginaire. C'est aussi le décor rêvé qu'a choisi l'auteur pour défendre ses causes, à savoir la survie de la forêt elle-même, détruite peu à peu par les humains qui rognent progressivement le poumon de la Terre, mais aussi la survie de ses habitants d'origine, des Indiens. En l'occurence, dans ce roman, ils sont représentés par le peuple des Shuars. Délocalisés, sans cesse repoussés et maltraités, les Shuars n'ont, aux yeux des Européens colonisateurs, pas beaucoup plus de valeur que les animaux. Un seul homme arrive à faire la jonction entre les deux communautés : Antonio José Bolivar Proaño. Comme souvent chez Sepulveda, ce personnage est un solitaire envahi par les souvenirs. Veuf, blanc, Antonio a vécu des années au sein des Shuars, sans en devenir un. Des années durant lesquelles il a appris leurs coutumes, leurs codes, leurs valeurs. Mais n'étant pas un Shuar, il a dû les quitter pour retourner auprès des siens, des Blancs, tout en se méfiant de leur cruauté. Il apparaît comme un vieux fou dont on a besoin car il connaît le forêt mieux que personne. Parmi les Blancs, seul semble trouver grâce à ses yeux un dentiste farfelu qui ne vient qu'une fois par mois au village, seul lien avec le reste du monde, puisque c'est lui qui lui
amène ses romans d'amour. Parce qu'Antonio José Bolivar aime les romans d'amour. Même s'il ne lit pas très bien. Si cette marotte crée un contraste étonnant dans ce personnage ô combien terre-à-terre, elle n'a malheureusement que peu de cohérence avec la psychologie et la logique interne du héros. Mais puisque ça pouvait fournir un titre à l'auteur...
Le Vieux qui lisait des romans d'amour raconte également une histoire. À la suite de la mort d'un Blanc, la communauté d'El Idilio accuse sans vergogne les Indiens de meurtre. Mais Antonio sait que le coupable n'est autre qu'un ocelot, sorte de gros chat sauvage d'Amérique latine. Après une enquête et une traque au milieu de la forêt, accompagné d'un maire suffisant et condescendant et d'autres acolytes, Antonio va se retrouver seul face à cet adversaire menaçant. Sepulveda profite de la scène finale du roman pour rendre hommage au livre qui semble l'avoir le plus inspiré. En effet, comment ne pas penser, dans la chasse à cet animal sauvage, au capitaine Achab à la poursuite de la baleine blanche dans Moby Dick? On retrouve le même duel à un contre un, le respect de l'un pour l'autre, le combat équitable mais inévitable. Sepulveda déploie pendant toute la durée de cette scène une tension dans le style qui aiguise tous les sens du lecteur pour mieux le happer dans son récit. L'idée de climax est d'autant mieux rendue que le roman semble flotter dans un flou rythmique et narratif pendant ses trois premiers quarts. Loin d'être un chef d'oeuvre, Le Vieux qui lisait des romans d'amour est sans conteste LE livre qu'on retiendra de Sepulveda, par la qualité d'écriture et les thèmes abordés. Peut-être aurait-il fallu s'arrêter là?...
Luis Sepulveda est l'Aristochat de décembre/janvier
Ils en parlent aussi : Jules Livrovore Patch
Premières lignes :
Le ciel était une panse d'âne gonflée qui pendait très bas, menaçante, au-dessus des têtes. Le vent tiède et poisseux balayait les feuilles éparses et secouait violemment les bananiers rachitiques qui ornaient la façade de la mairie.
Les quelques habitants d'El Idilio, auxquels s'étaient joints une poignée d'aventuriers venus des environs, attendaient sur le quai leur tour de s'asseoir dans le fauteuil mobile du dentiste, le docteur Rubincondo Loachamin, qui pratiquait une étrange anesthésie verbale pour atténuer les douleurs de ses clients.
- Ca te fait mal? questionnait-il.
Agrippés aux bras du fauteuil, les patients, en guise de réponse, ouvraient des yeux immenses et transpiraient à grosses gouttes.
Ce roman a été adapté au cinéma en 2001 par Rolf de Heer sous le titre Le Vieux qui lisait des romans d'amour, avec dans les rôles principaux Richard Dreyfuss, Timothy Spall et Hugo Weaving.
Commentaires
Tout à fait d'accord, c'est le meilleur livre que j'aie lu de cet auteur.
Tu as vu le film ? Je me demande bien ce que ça peut donner.
Livrovore
Non, je n'ai pas encore vu le film, mais j'aimerais beaucoup. Ne serait-ce que pour le casting, et pour savoir comment le réalisateur s'est dépatouillé avec le combat final contre l'ocelot.
Si je ne devais en lire qu'un de l'auteur, ça serait celui-là, c'est certain !! ;-)
Florinette
Et tu aurais bien raison!
Bon allez, restons sérieux :-)
Mon cher Gaël, tu auras noté mon silence inquiétant à propos de Sepulveda, silence angoissant peut-être, silence de mort assurément.
Je m'explique : Sepulveda, je trouve qu'il est complètement cucul (ce n'est d'ailleurs pas mon avis personnel mais l'avis de nombre de mes collègues, voir que la superstar de la littérature hispanique n'est même pas étudiée en fac d'espagnol, c'est assez comique mais représentatif d'un fait avéré : Sepulveda les gosses l'étudient quand ils apprennent l'espagnol aux alentours de la seconde, parce qu'il parle une langue toute propre et toute sage où il ne donne que des trucs hyper consensuels...bon, que peut-on dire de plus que ça ? Je ne le confonds évidemment par avec Alexandre Jardin, quoique (là c'était juste pour tacler Jardin dans la foulée, rien à voir)).
Voilà. Gros bisous mon copain Gaël :-)
Thom
Me disait bien que ce silence à propose de Sepulveda était louche de ta part. Mais ne t'inquiète pas, tu auras encore de quoi te défouler quand tu auras vu mon avis sur "Le Monde du bout du monde" et "Un nom de torero".
À bientôt Copain Thom! (J'essaie de te suivre dans ta dégénérescence cognitive, mais je suis pas sûr que ce soit pour ton bien...)
Je n'accroche pas du tout ) cet auteur... je rejoins pour une fois Thom ! miracle!
bises
Il y en a un qui a trouver grâce à tes yeux :-)
Super chronique ...
(désolé - http://sachaguitry.canalblog.com/archives/2008/02/08/7883338.html - tu comprendras...)
Choupynette
Si ce n'avait été ce roman, je n'aurais même pas poussé ma découverte de cet auteur! Et je le regrette bien! Ca m'apprendra à acheter mes livres en coffret... :-)
Yueyin
Et j'ai bien peur que ce ne soit le seul. Sepulveda et moi, c'est fini pour un bon moment!
Nicolas
J'éviterai de te répondre - tu comprendras...
Et bien où es tu passé ?
Anjelica
Je suis en formation professionnelle dans la région parisienne pendant un mois. Je ne rentre que les week-ends. Je vais profiter de celui-ci pour être un peu plus présent. C'est gentil de t'inquiéter de mon sort!
Bisous
C'est super une formation professionnelle :)
Rien de grave donc, c'est le plus important !
Tiens c'est drôle, je n'avais pas ce quatrième de couverture moi...peut-être que si j'avais eu celui-là, j'aurais moins été attirée...;o)
Anjelica
Effectivement, rien de grave. Juste plus beaucoup de temps pour passer par ici...
Mme Patch
C'est vrai que cette quatrième de couverture enlève bien du mystère au roman. Ceci dit, vous me faites penser que je pourrais également proposer mes critiques pour les ajouter aux quatrièmes de couverture! :-)
Celui-ci je l'ai bien aimé, plus que "Le Monde du bout du monde".
BlueGrey
Pareil pour moi. Même si j'ai du mal à la défendre. J'ai tendance à mettre toute l'oeuvre de Sepulveda dans le même sac! ;-)
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=327949&pid=7741236
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :

