La_Part_des_t_n_bresRoman de Stephen King (1989)
Livres de Stephen King déjà lus : Différentes Saisons (1982), Christine (1983), La Peau sur les os (1984), Ecriture : Mémoires d'un métier (2000)

Quatrième de couverture :
Tu croyais pouvoir te débarrasser de moi. Tu pensais qu'avec un enterrement bidon pour mes fans et pour la presse, tout serait réglé. Tu te disais : "Ce n'est qu'un pseudonyme, il n'existe même pas." Tu te disais : "Fini George Stark, maintenant consacrons-nous à la vraie littérature..." Pauvre naïf! Ca a dû te faire un choc quand tu as vu la fausse tombe grande ouverte, hein? Et cette série de meurtres abominables? Exactement comme dans nos romans! Sauf que cette fois, c'est réel, bien réel.
Non, ne t'imagine pas que tu vas pouvoir si facilement te débarrasser de moi. Je suis ton double, ta part de ténèbres... Et j'aurai ta peau!

Mon avis :
Si vous décidiez d'écrire un livre, choisiriez-vous de le faire sous un pseudonyme? Après tout, il y a de nombreux avantages à devenir un auteur masqué. Pas de harcèlement dans la rue (si tant est que vous soyez un auteur à succès), liberté totale de ton et de sujet qui ne se cognera pas à la censure de vos proches, sensation grisante de berner tout le monde... Et pourtant, sans prévenir, votre gardien de l'anonymat peut se révéler plus présent que vous ne le pensiez, surtout si vous avez l'intention de revenir à votre identité première. C'est une conséquence fâcheuse que n'avait pas anticipée Thad Beaumont, le héros de ce roman, mais également Stephen King lui-même. Car il est évident que ce roman est intervenu dans la carrière de maître de l'horreur après que celui-ci a pris la décision de dire adieu à son pseudonyme Richard Bachman, auteur de Rage, Marche ou crève ou encore Running Man. King, à son habitude, utilise la littérature de genre pour traduire ses propres angoisses et les matérialiser pour mieux les combattre. Ici le pseudonyme du protagoniste prend corps alors que notre écrivain a décidé de l'enterrer une bonne fois pour toute et de se tourner vers une littérature plus "généraliste", et décide de se venger en prenant la place de son auteur. Dans son style imparable, Stephen King nous entraîne dans un tourbillon qui nous happe de plus en plus violemment, cernés que nous sommes, lecteurs, par l'angoisse et les moineaux. Ces oiseaux qui sont à la fois annonciateurs de mort, mais aussi symbole de la lutte de pouvoir entre notre écrivain et son double. D'ailleurs, je défie quiconque aura lu ce livre de rester de marbre face à un ziozio qui vous reluque du haut d'une branche. Il faut bien un mois pour se persuader que les moineaux, dans la vie, c'est inoffensif (quoique pour certains,Stephen_King j'ai encore des doutes...). D'ailleurs cette utilisation des moineaux en masses compactes et silencieuses, présence menaçante ou bienveillante qui donne la chair de poule, est un cri d'amour à l'un des maîtres de Stephen King : Alfred Hitchcock. Il est évident que notre écrivain ne pouvait que rendre hommage, un jour ou l'autre, au Maître du suspense. Si la référence la plus probante est celle des Oiseaux, King rejoint également Hitch dans la construction de l'intrigue elle-même. Thad Beaumont se retrouve accusé de crimes qu'il n'a pas commis, et va devoir agir seul pour prouver son innocence. Soit le schéma préféré de Sir Alfred, qu'il a décliné dans une bonne moitié de son oeuvre. Et on peut dire que l'élève est à la hauteur de son maître : récit concis des meurtres, course-poursuite a crescendo, seconds rôles cocasses, représentation séduisante du mal... Le petit Stevie a bien appris sa leçon, et mérite même les éloges du jury. Curieux que Brian De Palma ne se soit pas jeter sur l'adaptation de ce roman...
Derrière le thriller et le roman d'épouvante se cachent les interrogations d'un écrivain. Car incarner un pseudonyme n'est pas seulement un procédé original qui permet à Stephen King d'effrayer les foules. C'est surtout l'indice de nombreuses angoisses quant au métier d'écrivain, et particulièrement à son statut à lui. Pour comprendre les enjeux de ce livre, il est peut-être bon de rappeler les circonstances qui ont amené notre auteur à créer Richard Bachman en 1977. Après le succès colossal de son premier roman Carrie, puis du suivant Salem, King se demande si ses livres se vendent sur son nom ou grâce à la qualité de leur contenu. Le constat est amer quand il découvre que les oeuvres de Bachman se rétament au box-office. Un étudiant découvre la supercherie en 1985, et King avoue tout en mettant en scène l'enterrement de son double. Les romans de Bachman sont immédiatement propulsés en tête des ventes. Si les points communs entre les deux histoires sont bien sûr nombreuses et évidentes (personnage du jeune qui découvre le pot aux roses, enterrement factice du faux auteur...), la relation entre Thad Beaumont et George Stark n'est pourtant pas la même qu'entre Stephen King et Richard Bachman. Dans le roman, Thad Beaumont prend un énorme risque à tuer son pseudo car c'est sous ce nom qu'il a du succès et qu'il est reconnu. Stephen King est amené à évoquer un autre thème : un auteur doit-il rester dans un registre ou a-t-il le droit de se diversifier? C'est également une question que l'auteur a été obligé de se poser lorsqu'il a décidé d'écrire des romans non-fantastiques. En concentrant dans La Part des ténèbres plusieurs thèmes liés à son statut d'auteur, Stephen King écrit un roman SUR le métier d'écrivain, bien plus intéressant et profond dans son analyse que son essai Ecriture : Mémoires d'un métier. Toutes les angoisses de l'écrivain y sont réunies : l'identité littéraire, le succès, mais aussi le comportement des admirateurs, car George Stark peut être vu sous l'angle d'un fan déséquilibré qui aurait récupéré l'identité enterrée du pseudonyme.
Je n'ai pas lu assez de livres de Stephen King pour annoncer assurément que c'est son meilleur. La Part des ténèbres a pour lui, cependant, de cristalliser tout ce que j'aime et qui m'intéresse chez cet auteur. Les fans de la terreur seront captivés, les amateurs de réflexion seront servis. Ce livre est en tout cas la preuve que Stephen King ne peut plus être considéré comme un "simple auteur de genre".

Ils en parlent aussi : Gaëlle Thom

Premières lignes :
La vie réelle des gens - leur vie réelle, par contraste avec leur simple existence physique - commence à des moments différents. La vie réelle de Thad Beaumont, un jeune garçon né et élevé dans le quartier de Ridgeway à Bergenfield (New Jersey), débuta en 1960. Deux choses lui arrivèrent cette année-là. La première donna forme à sa vie ; la seconde faillit bien y mettre un terme. En cette année 1960, Thad Beaumont avait onze ans.
En janvier, il envoya une nouvelle de sa main au concours de jeunes écrivains organisé par le magazine American Teen. En juin, il reçut une lettre du comité de rédaction lui disant qu'on lui avait décerné une Mention Honorable dans la catégorie fiction du concours. On y ajoutait qu'il aurait reçu le Deuxième Prix si les juges ne s'étaient aperçus qu'il lui manquait encore deux ans pour faire partie du groupe des "treize - dix-neuf ans" auquel était réservé le concours. Et on terminait en remarquant que son histoire Outside of Marty's House, travail d'une exceptionnelle maturité, méritait toutes les félicitations.


affiche_La_Part_des_Tenebres_The_Dark_Half_1993_1Ce roman a été adapté au cinéma en 1993 par George A. Romero sous le titre La Part des ténèbres, avec dans les rôles principaux Timothy Hutton, Amy Madigan et Michael Rooker.