Ma_cousine_RachelRoman de Daphne Du Maurier (1951)
Livres de Daphne Du Maurier déjà lus : Rebecca (1938)

Quatrième de couverture :
Philip, sans la connaître, déteste cette femme que son cousin Ambroise, avec lequel il a toujours vécu étroitement uni dans leur beau domaine de Cornouailles, a épousée soudainement pendant un séjour en Italie.
Quand Ambroise lui écrira qu'il soupçonne sa femme de vouloir l'empoisonner, Philip le croira d'emblée. Ambroise mort, il jure de le venger.
Sa cousine, cependant, n'a rien de la femme qu'imagine Philip. Il ne tarde pas à s'éprendre d'elle, à bâtir follement un plan d'avenir pour finir par buter sur une réalité de cauchemar.

Mon avis :
Il est intéressant de lire Ma cousine Rachel après avoir découvert Orgueil et préjugés. Car Daphne Du Maurier a, sans le savoir, écrit le contraire exact du chef d'oeuvre de Jane Austen. Si les défauts de l'héroïne Elizabeth, énoncés dans le titre, l'empêche de s'ouvrir dès le départ à l'amour de Darcy, c'est bien les erreurs inverses qui amènent Philip à s'éprendre de la mystérieuse Rachel. Il aurait effectivement dû rester camper sur ses premières impressions et faire confiance aux préjugés qu'il avait à l'encontre de sa cousine, et c'est également un manque de dignité qui fait de lui un amoureux transi sans une once de discernement. Ce n'est pourtant pas les indices quant à la vraie nature de la belle qui manqueront autour de lui : suspicion de son cousin, avertissement de Louise, son amie d'enfance, ou la mauvaise impression que lui fait Rainaldi, complice de Rachel à la présence dérangeante.
Ici Daphne Du Maurier oppose clairement l'amour à la clairvoyance, et démontre que s'amouracher d'une personne conduit irrémédiablement à la perte de la victime. C'est une thèse que l'auteure défendait déjà dans Rebecca, avec lequel Ma cousine Rachel partage de nombreux points communs : une immense demeure isolée qui rappelle Manderley, un fantôme qui hante sur notre couple, une idylle qui naît à l'étranger, un secret qui remettra l'histoire d'amour en cause... Du Maurier continue de rendre hommage au grand roman victorien dans sa veine gothique.
Si on ne peut s'empêcher de remarquer que le roman accuse quelques longueurs, on ne peut que compatir et même prendre en pitié ce pauvre innocent qui se fait prendre facilement dans les filets de cette veuveDaphne_Du_Maurier empoisonnée. La narration à la première personne, qui nous dévoile l'histoire du point de vue de Philip, amènera le lecteur à réagir différemment selon sa sensibilité. Il aura tendance à le condamner et à le considérer comme un idiot s'il pense que le héros s'est trompé depuis le départ. Il espèrera une issue heureuse (ou bien Ambroise s'est trompé et Rachel est une femme innocente, ou alors Philip se rendra compte assez vite de son erreur de jugement) s'il suit la logique du héros à la lettre. Comme on pensait que Darcy était un homme arrogant et immoral, pour découvrir qu'il était un homme droit et aimant, Rachel incarne l'être mystérieux qui change d'aspect au fur et à mesure de l'intrigue, passant de la femme douce et intelligente à un monstre de cupidité et de froideur. Daphne Du Maurier, ou le côté sombre de Jane Austen.

Elle en parle aussi : SuperBuse de Biblioblog

Premières lignes :
Dans l'ancien temps, l'on pendait les gens au carrefour des Quatre-Chemins.
On ne le fait plus. Maintenant, quand un assassin paye sa dette à la société, cela se passe à Bodmin après jugement en due forme aux assises. Je parle des cas où la loi le condamne avant que sa propre conscience ne l'ait tué. C'est mieux ainsi. Cela ressemble à une opération chirurgicale, et le cadavre reçoit une sépulture décente bien que la tombe reste anonyme. Dans mon enfance, il en allait autrement. Je me rappelle avoir vu, petit garçon, un homme enchaîné et pendu au carrefour où se croisent les quatre chemins. Son visage et son corps étaient enduits de goudron afin d'en retarder la corruption. Il resta pendu là cinq semaines avant d'être décroché et c'est la quatrième semaine que je le vis.
Il se balançait sur son gibet, entre ciel et terre, ou, comme me dit mon cousin Ambroise, entre ciel et enfer. Il n'atteindrait jamais le ciel, et l'enfer qu'il avait connu était perdu pour lui. Ambroise toucha le cadavre du bout de sa canne. Je le vois encore, remuant au vent comme une girouette sur un pivot rouillé, pauvre épouvantail qui avait été un homme. La pluie avait pourri sa culotte, sinon son corps, et des lambeaux de coutil se détachaient comme des bandes de papier de ses membres enflés.


16785Ce roman a été adapté au cinéma en 1952 par Henry Koster sous le titre Ma cousine Rachel, avec dans les rôles principaux Olivia de Havilland, Richard Burton et Audrey Dalton.