Un_dernier_verre_avant_la_guerreRoman de Dennis Lehane (1994)
Livres de Dennis Lehane déjà lus : aucun

Quatrième de couverture :
Amis depuis l'enfance, Patrick Kenzie et Angela Gennaro sont détectives privés. Ils ont installé leur bureau dans le clocher d'une église de Boston. Un jour, deux sénateurs influents les engagent pour une mission apparemment simple : retrouver une femme de ménage noire qui a disparu en emportant des documents confidentiels.
Ce que Patrick et Angela vont découvrir, c'est un feu qui couve "en attendant le jet d'essence qui arrosera les braises". En attendant la guerre des gangs, des races, des couples, des familles.

Mon avis :
Ah, Boston! Son histoire, son architecture, sa culture, ses universités, ses écrivains (Nathaniel Hawthorne, Henry James, Edgar Allan Poe, entre autres) et... sa guerre des gangs! Oubliez toutes les images de carte postale que vous avez de cette ville. Dennis Lehane utilise sa cité natale au fil de ses romans comme décor à ses héros torturés. Dès ce premier roman, Un dernier verre avant la guerre, l'auteur fait de la capitale de la Nouvelle-Angleterre un personnage à part entière, une entité tantôt grouillante, tantôt désertique, qui recèle les secrets d'une Amérique bien propre et enfouit ce qui s'écrit au dos de la carte postale. On verra passer Boston, dans ce thriller, de l'aspect newyorkesque du downtown commercial empli de monde au décor post-apocalyptique des quartiers abandonnés, une ville où le soleil ne s'arrête jamais vraiment et où la pluie ne nettoie plus grand-chose.
C'est dans ce décor que nous découvrons les premières aventures du couple vedette de l'oeuvre de Lehane : Patrick Kenzie et Angela Gennaro, duo aussi séduisant que meurtri. La qualité première de ces personnages est leur ancrage dans une réalité sociale palpable. Loin des héros de thrillers et des détectives cocasses de romans policiers, Pat et Angie s'intéressent aux secrets des autres pour oublier leurs propres cicatrices, maniant un humour à la foisDennis_Lehane irrésistible et désabusé, dernier rempart pour échapper à leurs démons, à la folie, à la mort. Lehane entoure ses protagonistes de personnages tantôt attachants, tantôt détestables, jouant sur les apparences trompeuses et les clichés du genre. Il développe également une richesse thématique poignante, de l'enfance traumatisée à la cohabitation raciale, fondement même de la société américaine. Si l'intrigue de Un dernier avant la guerre ne pêche pas par excès d'originalité (mais ne reprochait-on pas déjà des défauts d'intrigues à Raymond Chandler, un des pères fondateurs du genre), l'auteur nous démontre un talent exceptionnel (notamment pour un premier roman) dans l'art des scènes marquantes (le face-à-face des gangs au cimetière, la course-poursuite dans la gare) autant que dans l'étude de caractères.
Lehane a digéré les meilleurs ingrédients du roman noir et du thriller, mêle suspense et interrogations sociales et humaines, et enrobe son roman dans un rythme effréné, sans oublier une pincée d'humour acide. Une recette à déguster avec soin et à consommer sans modération.

Ile en parlent aussi : Claude Gaëlle Laiezza Nicolas Sandrounette Thom Yohan

Dennis Lehane est notre Aristochat d'avril/mai.

Premières lignes :
Le feu fait partie de mes tous premiers souvenirs.
J'ai regardé Watts, Detroit et Atlanta brûler au journal du soir, j'ai vu des océans de mangroves et de palmiers partir en fumée de napalm en entendant Walter Cronkite parler de désarmement latéral et d'une guerre qui avait perdu sa raison d'être.
Mon père, qui était pompier, me réveillait souvent la nuit pour que je puisse regarder aux nouvelles les dernières images des incendies qu'il avait combattus. Je sentais son odeur de suie et de fumée, les odeurs épaisses de l'essence et du cambouis, et pour moi, assis sur ses genoux dans le vieux fauteuil, c'étaient des odeurs agréables. Il pointait du doigt quand sa silhouette traversait l'écran, ombre floue qui courait sur fond lumineux de rouges violents et de jaunes scintillants.