LE CHAMEAU SAUVAGE
Roman de Philippe Jaenada (1997)
Prix de Flore
Livres de Philippe Jaenada déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
Halvard Sanz est un gentil garçon. Signe particulier : doué pour les catastrophes en série. Il y a des gens qui n'ont pas de chance, mais qui, genoux à terre, toujours se relèvent. Halvard est de ceux-là. Quête initiatique, roman picaresque, amour allégorique, loufoques aventures servies par une verve intarissable... Mais le chameau sauvage dans tout ça? Quand vous en connaîtrez le principe, comme Halvard, vous verrez la vie differemment.
Mon avis :
Il faut bien l'avouer, la littérature française actuelle ne pêche par excès d'humour. Si elle ne tombe pas forcément dans le sinistre affligeant (et pourtant, il y en a!), elle semble se complaire dans une mélancolie confortable ou le rire serait un couac à des proses travaillées à la lettre près. C'est dans ce climat que depuis une dizaine années sévit Philippe Jaenada, dont l'univers, s'il n'est pas complètement barré, a pour lui d'être délicieusement décalé. Car Jaenada a quelque chose de très rare en ce pays à la littérature pontifiante : de l'humour. Et de l'humour drôle en plus! Il m'a fait rire comme je n'avais pas ri depuis longtemps devant un livre (non, M. Jaenada, ceci n'est pas une déclaration d'amour!).
Jaenada est la définition même de l'auteur décalé, celui qui va nous donner une vision de la réalité qui est juste à côté du bons sens commun, à travers les yeux d'un personnage qui est juste à côté de ses pompes. En cela la première partie du Chameau sauvage est un morceau de bravoure qui monte comme oeufs en neige, laissant le lecteur se demander si Halvard Sanz n'est pas parfois plus con qu'opiniâtre, et inversement. En cela il est dur de ne pas faire le rapprochement avec le personnage de Wilt, anti-héros aussi malchanceux de Tom Sharpe, qui a pour habitude également de se retrouver toujours dans des situations hallucinantes partant d'un point de départ anodin.
Mais Le Chameau sauvage ne serait pas ce qu'il est si à un humour féroce et ravageur ne se mêlait une poésie pétillante, tant dans les mots que dans l'action. Jaenada manie la parenthèse de digression comme personne, alignant les cinquième ou sixième couches de pensée sans jamais perdre le fil ni le lecteur. Ce sont parfois des sauts périlleux cérébraux auxquels nous convie l'auteur, qui pourraient se traduire comme un 360° d'une simple idée, dans un style léger et fluide, comme si un copain érudit vous racontait cette histoire de vive voix. Poésie du texte donc, mais aussi poésie de situation. À ce titre, le récit du premier rendez-vous officiel entre Halvard et Pollux, du coup de téléphone à la nuit tombée, est un moment de grâce littéraire. J'y ai lu l'une des plus histoires d'amour de la littérature. Entre la maldresse de l'un et le mystère de l'autre se crée une alchimie indescriptible que l'auteur a su dépeindre avec... magie! Je ne vois pas d'autre mot. J'ajouterais même que les hommes peuvent en vouloir à l'auteur d'oser briser cette image d'assurance que nous, les hommes, avons tenté de travailler pendant des années. Jaenada ose montrer les hommes tels qu'ils sont lors d'un rendez-vous amoureux, de l'incertitude bénigne au stress paralysant. (M. Jaenada, vous n'êtes qu'un traître!).
Enfin, Le Chameau sauvage est une quête de soi qui peut parler à chaque lecteur. À plusieurs reprises, le narrateur erre dans les rues de Paris comme dans le flot de ses pensées, cherchant entre les lignes un sens à sa vie. Jusqu'à ce qu'il découvre le but ultime pour lui : aimer Pollux Lesiak. Mais avant de parvenir à cette conclusion, Halvard interroge, toujours sous l'oeil de l'humour, sa place dans le monde. Ce monde qui semble lui en vouloir, et qui pourtant ne cesse de lui démontrer, à travers les personnages qu'il rencontre, que sa vie n'est après tout pas si mal, qu'elle vaut mieux qu'une tournée des bars embrumée de whisky qui finit dans une amnésie passagère. Chaque second rôle qui croise la route de Halvard est une occasion pour lui de démontrer inconsciemment qu'il a foi en l'humain, qu'il est prêt à accepter ce monde qu'il semble rejeter de prime abord.
Ils en parlent aussi : Caro[line] Cécile Inganmic Laiezza et Lily Praline Thom
Philippe Jaenada est l'Aristochat des mois de juin/juillet chez les Chats de Bibliothèque
Premières lignes :
Un jour, ce n'est rien mais je le raconte tout de même, un jour d'hiver je me suis mis en tête de réparer le radiateur de ma salle de bains, un appareil à résistances fixé au-dessus de la porte. Il faisait froid et le radiateur ne fonctionnait plus (ces précisions peuvent paraître superflues : en effet, si le radiateur avait parfaitement fonctionné, un jour de grande chaleur, je ne me serais sans doute pas mis en tête de le réparer - je souligne simplement pour que l'on comprenne bien que ce premier dérapage vers le gouffre épouvantable n'était pas un effet de ma propre volonté, mais de celle, plus vague et pernicieuse, d'éléments extérieurs comme le climat parisien ou l'électroménager moderne : je ne suis pour rien dans le déclenchement de ce cauchemar). Dans le domaine de la réparation électrique, et d'ailleurs de la réparation en général, j'étais juste capable de remettre une prise débranchée dans les trous. Pas de prise à ce radiateur, évidemment. Mais je ne sais pas ce qui m'est passé sous le crâne ce jour-là, je me suis cru l'un de ces magiciens de la vie pour qui tout est facile (il faut dire que jamais encore je n'avais été confronté à de réels obstacles, ni dettes faramineuses, ni chagrins d'amour, ni maladies graves, ni problèmes d'honneur avec la pègre, ni pannes de radiateur, rien, peut-être un ongle cassé - alors naturellement, j'étais naïf).
Ce roman a été adapté au cinéma en 2002 par Luc Pagès sous le titre A+ Pollux, avec dans les rôles principaux Gad Elmaleh, Cécile de France et Nathalie Boutefeu
Commentaires sur LE CHAMEAU SAUVAGE
auteur qui m'est totalement inconnu... mais apparemment plus pour très longtemps. Ce roman m'a l'air d'être vraiment chouette. Alors, je crois que je vais le noter!!
C'est effectivement une très jolie découverte. Je te le conseille chaudement!
hé bé... avec un tel billet, je te pardonne volontiers ton absence de ces derniers jours ;o))
je te rejoins sur la littérature française (pas francophone) de ces dernières années, souvent nombriliste et déprimante à lire!
Je n'ai pas du tout aimé le seul roman que j'ai lu de cet auteur. Malgré les avis très positifs que j'ai lus ailleurs, j'avoue que je n'ai pas envie de me laisser retenter.
Il ne me semblait pas avoir été plus absent que d'habitude!
Je suis juste très lent et très paresseux!
En tout cas tu résumes très bien ce que je reprocha à la littérature français actuelle, en général!
En même temps, tu es le genre de filles à laisser tomber "Mrs. Dalloway"! ;-D
Plus sérieusement, je comprends qu'on n'accroche pas. Il y a beaucoup de bla-bla pour pas grand-chose, pour qui n'aime pas les digressions.
C'est très mesquin ce que tu viens d'écrire. J'ai promis de terminer "Mrs Dalloway", car je vois le talent de Virginia Woolf. Jeaenada n'a fait que me gonfler.
Mais je te taquinais!!!
J'espère bien !!! ;o)
Je suis en train de terminer Le chameau sauvage... donc je peux enfin lire ton billet ! Pour moi ça n'a pas été facile de rentrer dans ce livre. J'avais l'impression que ce pauvre Halvard allait errer dans les rues pendant 400 pages (ce qui est un peu le cas finalement). Mais le style devient de plus en plus agréable au fur et à mesure que l'on avance dans le livre et l'humour un peu moins forcé. Mais comme tu dis mieux vaut aimer les digressions pour s’attaquer à ce livre parce qu’il n’y a pas vraiment de fil narratif auquel le lecteur peut se raccrocher…
Il est vrai que la première partie peut dérouter, car elle existe vraiment à part entière. Ceci dit, moi, elle m'a fait mourir de rire. Surtout une fois en prison!
Comme Lilly, Jaenada m'a tellement ennuyée que j'ai abandonné ce roman à la page 101 (c'est précis, je sais). Je n'y ai vu ni l'humour ni la fantaisie que tout le monde vante mais beaucoup de vacuité et un style sans grâce.
Il semblerait que Jaenada fasse partie des auteurs auxquels on accroche tout de suite ou on déteste tout de suite. Tu sembles avoir choisi ton camp... ![]()
J'ai lu un Jaenada, Le Cosmonaute (c'est bien le titre?) et j'avais aimé cet humour mais je l'ai aussi vite oublié.
J'ai vu A + Pollux, sans savoir qu'il était tiré d'un roman; pareil: agréable à regarder mais vite oublié.
Philippe Jaenada provoquerait-il chez toi des crises de perte de mémoire à court terme? ![]()
Bizarrement, moi, je me souviens encore parfaitement du "Chameau sauvage", et ce n'est pas donné à tous les romans que je lis!
Puisqu'il paraît que c'est moi qui t'ai poussé à lire le Chameau sauvage, tu peux ajouter un lien vers le bla-bla que je consacre à ce livre (culte) sur mon bloggounet chéri... ;o)
C'est dans mes projets! ![]()
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