68_mon_amourRoman de Daniel Picouly (2008)
Livres de Daniel Picouly déjà lus : Le Champ de personne (1995), L'Enfant léopard (1999), Paulette et Roger (2001), La Treizième Mort du Chevalier (2003), Le Coeur à la craie (2005), Un beau jeudi pour tuer Kennedy (2006)

Quatrième de couverture :
29 mai 1968 : une folle journée commence. La France est paralysée par les grèves. À l'aube, de Gaulle, fatigué, s'apprête à quitter l'Elysée en hélicoptère pour rejoindre le général Massu à Baden-Baden, tandis que le narrateur, jeune étudiant et fervent gaulliste, quitte sa cité de banlieue pour Paris... à bord d'un camion-poubelle.
Dans les coulisses des ministères et de l'Assemblée, les ambitions se dévoilent. Boulevard Saint-Germain, entre deux charges de CRS, le narrateur amoureux joue au chat et à la souris avec une demoiselle "de la haute". Non loin de Notre-Dame, ses amis d'enfance préparent un attentat. En Allemagne, le général de Gaulle joue l'avenir du pays...


Mon avis :
Si l'on excepte la littérature enfantine, les oeuvres de Daniel Picouly se divisent en deux thèmes : ses romans autobiographiques, dont la saga commence avec Le Champ de personne en 1995, et les romans historiques. Dans 68 mon amour, l'auteur décide de mêler ses deux tendances pour saisir, en l'espace d'une journée, l'esprit de ce qu'on appellera le phénomène "mai 68". Un roman qui tombe donc à pic pour la commémoration des 40 ans de cet événement qui bouleversa la société française. Pour cristalliser tous les aspects de cette période, Picouly décide de multiplier les points de vue, mettant en parallèle une journée parmi tant d'autres dans la vie du jeune Daniel, qu'on avait quitté bachelier dans Un beau jeudi pour tuer Kennedy et qui maintenant étudie à la faculté ; et le périple du général de Gaulle, alors président de la République française, lorsqu'il décide de partir en Allemagne rejoindre le général Massu. Mais loin de se concentrer uniquement sur ces deux personnages, l'écrivain explose son récit de multiples focalisations, entraînant le lecteur dans les pensées de Saint-Mexan et Nanette, les amis de Daniel déjà rencontrés précédemment ; Georges Pompidou,Daniel_Picouly premier ministre de l'époque ; un détective privé dont la mission est de surveiller les faits et gestes de Pompidou ; la femme de Massu, Yvonne de Gaulle, des ministres et des sénateurs, un étudiant coincé et une étrange petite fille. Dans sa volonté de trop bien faire, Picouly largue un lecteur decontenancé par tant d'histoires à suivre qui se rejoindront ou pas, évoquées dans de cours chapitres elliptiques constitués parfois de quelques lignes de dialogue. C'est un maëlstrom de saynètes qui perd le lecteur, et qui amène à penser que, effectivement, Mai 68, c'était un sacré bordel! Et pourtant, peu à peu, on arrive à trouver ses repères, on distingue de mieux en mieux l'aspect politique et la dimension sociale de l'événement, on perçoit un peu mieux les raisons particulières et générales qui ont amené la France à traverser cette épreuve nécessaire.
Cependant, si la structure peut gêner, les fans de Daniel Picouly retrouveront les éléments qui jalonnent son oeuvre de roman en roman : son incroyable talent à manier la langue française, jonglant entre dialogues prolos et sous-entendus bourgeois ; ses obsessions attachantes, comme celles aux marques désuètes ou au chiffre 13 ; sa lutte pour la réhabilitation des figures noires passées sous silence alors qu'elles eurent leur influence dans l'histoire de notre pays (ici, Gaston Monnervillle, premier président du Sénat noir) ; son amour des personnages exhubérants et hauts en couleur (Saint-Mexan et Nanette, mais aussi l'éditrice Françoise Verny). En cela 68 mon amour est une suite à la hauteur des aventures du jeune Daniel Picouly. Et si l'on peut regretter que l'auteur semble profiter d'une commération menée tambour battant avec moulte médiation, et que plusieurs des histoires narrées ici ne trouvent pas forcément de conclusion et d'explication satisfaisantes (mais quelqu'un a-t-il réussi à synthétiser tous les tenants et les aboutissants de mai 68?), cet épisode n'entame en rien mon envie de lire les prochaines péripéties de ce jeune homme au regard si particulier sur notre société.

Premières lignes :
Le général de Gaulle a disparu.
Personne encore ne le sait. Pas même lui.
À cette heure, il se recueille dans la petite chapelle de l'Elysée, au rez-de-chaussée de l'aile Est. Le Général est seul. Il se tient à sa place habituelle agenouillé sur un prie-dieu. Il est immobile, la tête inclinée. Sa silhouette de pénitent se découpe sur le vitrage bleuté de la fenêtre en ogive. Le motif est parfaitement centré, le contour net et plutôt fidèle. Il n'y aurait rien à redire à la composition édifiante qui nous est proposée : un Charles de Gaulle en saint Sauveur. Rien à redire, si ce n'était le nez qui offusque la légèreté du trait, mais surtout cette haute carcasse qui s'entête à ne pas respecter les proportions du lieu. Il y a là un conflit de représentations. La masse du général emplit la chapelle comme un fruit prisonnier de sa bouteille. Ele l'engonce aux épaules, se bute le haut du crâne à la voûte et finit de guerre lasse par dévorer tout l'espace. Si bien que, dans ce petit jour qui peine à devenir, le général de Gaulle ressemble à un vitrail cannibale.