Un_long_dimanche_de_fian_aillesRoman de Sébastien Japrisot (1991)
Prix Interallié
Livres de Sébastien Japrisot déjà lus : Piège pour Cendrillon (1965)

Quatrième de couverture :
Ils étaient cinq.
Cinq soldats français condamnés à mort en conseil de guerre, aux bras liés dans le dos. Cinq soldats qu'on a jetés dans la neige de Picardie, un soir de janvier 1917, devant la tranchée ennemie, pour qu'on les tue. Toute une nuit et tout un jour, ils ont tenté de survivre. Le plus jeune était un Bleuet, il n'avait pas vingt ans.
À l'autre bout de la France, la paix venue, Mathilde veut savoir la vérité sur cette ignominie. Elle a vingt elle aussi, elle est plus désarmée que quiconque, mais elle aimait le Bleuet d'un amour à l'épreuve de tout, elle va se battre pour le retrouver, mort ou vivant, dans le labyrinthe où elle l'a perdu.
Tout au long de ce qu'on appellera plus tard les années folles, quand le jazz aura couvert le roulement des tambours, ses recherches seront ses fiançailles. Mathilde y sacrifiera ses jours et, malgré le temps, malgré les mensonges, elle ira jusqu'au bout de l'espoir insensé qui la porte.


Mon avis :
Il est plus logique de lire un roman avant de voir son ou ses adaptations cinématographiques. Mais le hasard des choses fait que parfois, l'inverse se produit. Ce n'est pas toujours gênant : par exemple, avoir lu Orgueil et préjugés de Jane Austen après avoir vu le film de Joe Wright ne m'a aucunement perturbé. Je dois malheureusement avouer que, dans le cas d'Un long dimanche de fiançailles, l'expérience n'a pas été convaincante. Déjà parce que Jean-Pierre Jeunet a un univers visuel très fort, et qu'il est difficile de se représenter une histoire sous un autre angle quand on a des images encore fraîches et puissantes à l'esprit. De plus, comment ne pas juxtaposer le visage d'Audrey Tautou à celui de Mathilde, alors que dans le roman il s'agit d'une grande fille à cheveux longs? Enfin, le fait que les protagonistes ne vivent pas en Bretagne, mais dans les Landes, m'a beaucoup dérangé. Je m'explique : Jeunet a utilisé un gag du livre (Manech venant de Cap Breton [et son prénom se prononçant donc Manèche, et non Manek!], tous les soldats pensaient qu'il était natif de Bretagne) au pied de la lettre pour resituer son histoire. Il a également changé le handicap de Mathilde (elle n'est plus dans un fauteuil roulant, mais claudique dans le film, maladie très courante en Bretagne) pour des raisons évidentes de rythme et d'action. Je n'ai pu m'empêcher, pendant toute la lecture du roman, de penser qu'on m'avait volé une héroïne régionale, ce qui est idiot, chronologiquement parlant. Mais connaissantS_bastien_Japrisot personnellement certains lieux utilisés comme décors du film, j'avais à jamais associé Un long dimanche de fiançailles à ma Bretagne chérie.
Ceci n'a quand même pas complètement altéré le plaisir que j'ai eu à la découverte de ce roman. Japrisot maîtrise l'enquête comme personne. C'est une valse d'indices, de faux-semblants, de chausse-trapes et de signes révélateurs qui se dénoue tout au long du récit, à mesure que Mathilde mène son combat désespéré. Après la lecture de Piège pour Cendrillon et le résumé de quelques autres de ses romans, il semblerait que Sébastien Japrisot bâtisse ses oeuvres comme des puzzles, dont chaque pièce doit être retrouvée afin que la vérité éclate enfin. Ses héroïnes, obsédées par le passé, font preuve d'une opiniâtreté et d'une détermination à toute épreuve, défiant toute loi de la logique et de la bienséance, affichant même une attitude absurde face à l'évidence de la situation. À travers la structure de ses romans, Japrisot instaure une mise en abyme. Parallèlement à ses personnages qui reconstruisent des tableaux par petites touches, nous devinons l'auteur qui construit petit à petit son propre roman, guidant le lecteur (ou le trompant), pour l'amener d'une situation initiale à la conclusion.
Ce qui fait d'Un long dimanche de fiançailles une pièce unique dans l'oeuvre de Japrisot, c'est sa force d'évocation, notamment de la guerre dans les tranchées. Il m'est arrivé à maintes reprises de revoir les images qui m'avaient envahi après avoir lu Le Feu d'Henri Barbusse, roman autobiographique indispensable pour comprendre les événements de l'époque de l'intérieur. Japrisot touche du doigt cette verité-là. Si la première partie du roman peine à décoller au niveau du rythme et de l'intrigue, elle insiste sur l'ignominie et la cruauté de la situation dans laquelle se retrouve ces cinq jeunes soldats dont la seule faute est d'avoir voulu échapper à une mort certaine et absurde. Et au fil du roman, c'est bien cette première partie qui nous avait paru pénible qui revient en mémoire, comme un sentiment crasse qui colle à la peau et dont on ne peut se débarrasser. Jean-Pierre Jeunet, dans son film, a voulu en faire un spectacle d'artifices, loin de la violence sourde et étouffante des descriptions de l'écrivain. Si Japrisot n'a pas eu la bonne idée de situer son roman en Bretagne, au moins lui a-t-il donné, sans savoir, son caractère.

Elles en parlent aussi : Le Biblioblog RêveJeanne
Sébastien Japrisot est l'Aristochat des mois d'août/septembre

Premières lignes :
Il était une fois cinq soldats français qui faisaient la guerre, parce que les choses sont ainsi.
Le premier, jadis aventureux et gai, portait à son cou le matricule 2124 d'un bureau de recrutement de la Seine. Il avait des bottes à ses pieds, prises à un Allemand, et ces bottes s'enfonçaient dans la boue, de tranchée en tranchée, à travers le labyrinthe abandonné de Dieu qui menait aux premières lignes.
L'un suivant l'autre et peinant à chaque pas, ils allaient tous les cinq vers les premières lignes, les bras liés dans le dos. Des hommes avec des fusils les conduisaient, de tranchée en tranchée - floc et floc des bottes dans la boue prises à un Allemand -, vers les grands reflets froids du soir par-delà les premières lignes, par-delà le cheval mort et les caisses de munitions perdues, et toutes ces choses ensevelies sous la neige.


Un_long_dimanche_de_fian_ailles_filmCe roman a été adapté au cinéma par Jean-Pierre Jeunet en 2004, sous le titre Un long dimanche de fiançailles, avec dans les rôles principaux Audrey Tautou, Gaspard Ulliel et Dominique Pinon.