Bonheur__marque_d_pos_eRoman de Will Ferguson (2001)
Livres de Will Ferguson déjà lus : aucun

Quatrième de couverture :
Qui n'a jamais rêvé de changer au moins une chose dans sa vie? Edwin Vincent de Valu le premier. Editeur chargé de la collection "Développement personnel" chez Panderic, il est pourtant incapable d'arrêter de fumer, collectionne les frustrations au travail et partage sa vie avec une désespérante écervelée. Sommé de dénicher le best-seller de la rentrée, Edwin, au pied du mur, n'a plus qu'à publier le manuscrit qu'il vient de jeter. Mais comment deviner que cet innocent manuel du bonheur, écrit par un mystérieux gourou, va réellement connaître le succès et faire grimper les ventes à toute allure? Rapides comme la peste, la joie et la satisfaction contaminent très vite la planète, fléaux menaçant l'humanité...

Mon avis :
Pendant mes quelques années en tant que libraire au rayon Sciences Humaines (dont le Développement personnel dépend), j'ai pu rencontré des dizaines de personnes qui semblaient chercher une réponse à leurs malheurs dans ces livres aux titres pour le moins raccoleurs : "Comment se faire des amis", "Quittée, moi? Jamais!" et autres "Osez le bonheur" ; et je n'ai jamais vraiment compris leur démarche. Je souhaitais juste que ça les aide à surmonter une passade difficile, que quelques phrases de bon sens commun les soulageraient. Mais une chose est sûre. Je n'ai jamais cru qu'un livre (en tout cas, ce genre de livre) puisse rendre quelqu'un heureux. C'est pourtant ce qu'a imgainé Will Ferguson. Et si quelqu'un écrivait le livre de développement personnel qui fonctionne?
Ce serait enfin le bonheur pour tout le monde, me direz-vous. FAUX! Ce serait un bordel monstrueux. Car le constat amer auquel nous met face le roman de Will Ferguson, c'est que nous vivons dans une société basée sur le malheur des gens. Nous vivons dans un univers où la consommation est le maître-mot, ce qui implique que nous soyons constamment frustré de ne jamais posséder assez pour pallier au vide intersidéral de notre existence. Conclusion qui n'est pas vraiment agréable à entendre (ici à lire, en l'occurence) mais qui est plutôt d'une honnêteté qui va à contre-courant de la mode bien pensante et placebo qui sévit depuis quelques années, et qui essaie de nous faire croire que dans les livres, les films ou la télévision, la vie est beaucoup plus belle et que si on veut, on peut parvenir à ce bonheur.Will_Ferguson Le bonheur constant est une illusion. L'auteur démontre parfaitement ce que serait une société baignant dans le bonheur : un attroupement de gens cons, qui arrêteraient l'évolution même de l'humanité. Car comme je le dis souvent aux gens qui me reprochent de râler tout le temps : "Le monde n'a pas avancé avec des gens satisfaits!" (Bon, techniquement, il n'a pas évolué non plus grâce aux râleurs, mais grâce à ceux qui ont cherché une solution aux problèmes, mais je persiste à penser que j'ai un rôle prépondérent dans cette société!) Quand on ferme Bonheur, marque déposée, il y a de quoi déprimer. Savoir que nous sommes condamnés à vivre misérable, sous peine de devenir bête à tout jamais, on a connu des plans plus alléchants. Pourtant, tout le talent de Ferguson réside dans la magie de nous donner un goût incommensurable pour la vie. Il nous apprend à aimer ce que la vie a de merdique, car le malheur est source même de nos petits bonheurs. Il a donné naissance à l'art, l'humour, l'évolution de notre société. S'il nous arrive d'être heureux de temps à autre, c'est d'abord parce que nous vivons dans une société de merde.
Il vous sera tout de même difficile de vouloir vous pendre après avoir lu ce roman. Car si le constat est plus que déprimant, l'écrivain canadien utilise une bonne dose d'humour désopilant pour nous mettre face à nos travers de petits êtres humains perdus sur cette terre. En décrivant le monde dans sa métamorphose vers l'euphorie collective, mais également à travers les yeux d'Edwin, seul être humain à avoir gardé une part d'ironie, et donc d'humanité. Ferguson a même l'audace de trouver une fin à la hauteur de son synopsis alléchant mais néanmoins casse-gueule. La rencontre finale, entre l'éditeur et l'auteur du livre qui chamboulera l'humanité entière, est un sommet de la littérature, qui rappelle la découverte du général Kurtz dans Apocalypse Now. L'homme derrière la légende, ou comment un seul esprit peut faire basculer le monde. Si vous aussi, vous pensez que votre vie est merdique, lisez ce livre, et vous regretterez à jamais de vouloir quitter votre situation.

Merci à Katell pour son Livre_voyageur et à Karine de me l'avoir fait parvenir.
Elles en parlent aussi : Cuné Florinette Katell Yueyin

Premières pages :
Grand Avenue traverse le coeur de la ville, de la 71e Rue jusqu'au front de mer, mais malgré ses huit voies et son terre-plein central planté d'arbres, il s'en dégage une impression d'exiguïté susceptible d'engendrer la claustrophobie.
De part et d'autre, de majestueux édifices début XXe forment deux hautes murailles ininterrompues. La plupart datent du Grand Boom de la Potasse dans les années 1920, avec tout ce qui s'ensuit : morosité chère au capitalisme calviniste et sentiment général de pesanteur. Ces édifices-là ne rigolent pas. Vue d'en haut, là où siègent les anges, Grand Avenue offre un panorama superbe, un vrai joyau de dignité architecturale. Mais en bas, au niveau de la rue, le tableau est très différent : ici, tout n'est que poussière, bruit, crasse, gaz d'échappement, taxis fous, mendiants hagards et employés de bureau pressés. Un univers de vacarme incessant où l'echo de la circulation ricoche à l'infini d'un bâtiment à l'autre dans un rugissement cacophonique. Le bruit est omniprésent. Sans issue, sans échappatoire, il est pris dans une spirale perpétuelle, un feed-back continu de brouhaha urbain. Les parasites du divin.