L63285Roman de Luis Sepulveda (2009)
Livres de Luis Sepulveda déjà lus : Le Vieux qui lisait des romans d'amour (1989), Le Monde du bout du monde (1989), Un nom de torero (1994), Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996), Journal d'un tueur sentimental et autres histoires (1997)

Quatrième de couverture :
Dans un vieil entrepôt d'un quartier populaire de Santiago, trois sexagénaires attendent avec impatience l'arrivée d'un homme, le Spécialiste. Il a convoqué ces trois anciens militants de gauche, de retour d'exil trente-cinq ans après le coup d'état de Pinochet, pour participer à une action révolutionnaire.
Un tourne-disque jeté par une fenêtre au cours d'une dispute conjugale va tout remettre en question, jusqu'au moment où ressurgit dans la mémoire des complices l'expression favorite du Spécialiste : "On tente le coup?"


Mon avis :
Me voici le plus idiot de toute la blogosphère littéraire. Déjà, j'ai annoncé l'année dernière un retour en fanfare qui n'a pas eu la superbe d'un défilé de kermesse, mais en plus je reviens avec un auteur que j'avais banni de ces pages. Mais où ai-je donc la tête? Il n'est pourtant pas question de pari stupide, et encore moins de miracle. Disons que j'ai été invité, sans filiation ni pot-de-vin, à faire partie du jury d'un prix littéraire, et que ce livre est dans la sélection. J'ai donc appliqué ma méthode dite "du sparadrap" : plus vite on s'en occupe, plus vite on l'oublie.

Retour donc à ce livre, dont l'auteur avait hérité du doux sobriquet de "lèche-cul" par mes services. Il semblerait qu'en vieillissant, Sepulveda soit de moins en moins enclin à changer ses méthodes. C'est donc le professeur d'histoire chilienne qui a toute son attention cette fois-ci. L'écrivain a bien brassé le coup d'état de Pinochet et les années qui suivirent au Chili (soit les années 70), et nous régurgite tout de l'intérieur comme si nous l'avions vécu. Peut-être est-ce un problème de l'exportation de la culture, dont certains éléments ne peuvent être appréhendés par des autochtones aussi facilement que par des étrangers. Il en sort tout de même un gloubiboulga de noms, de dates, de lieux, entrecoupés de "Tu te souviens?".Luis_Sep_lveda
Qu'en est-il de l'intrigue? Sepulveda a toujours été un écrivain du souvenir. Dans tous les romans que j'ai lus du Chilien, ses personnages passent d'innombrables pages à se remémorer leur vie passée. Si ce roman, paru à l'aube de sa soixantaine, revêt les préoccupations d'un homme de son âge, j'ai néanmoins l'impression que ces digressions vers le passé masquent un manque cruel d'intrigue. Car l'histoire de vieux de la vieille qui nous font le coup du dernier plan a été usée jusqu'au trognon, et Sepulveda n'arrive pas à y insuffler un vent de nouveauté, ou en tout cas de la fraîcheur. De plus, ce qui peut sembler des hasards chanceux ou des coïncidences heureuses s'avèrent être des facilités scénaristiques qu'on ne pardonnerait pas à un nouveau-venu dans le monde littéraire.
Je ne garderai pourtant pas un avis totalement négatif sur ce dernier opus. Sepulveda distille ici un style narratif efficace, notamment réhaussé par la brièveté du roman qui n'aurait pas nécessité une page de plus. Et même si ce cabot de Chilien ne peut s'empêcher d'insérer ici et là des sorties à la verve pompeuse et du symbolisme trop soutenu, il n'en demeure pas moins que L'Ombre de ce que nous avons été (titre adéquat, une fois n'est pas coutume) reste une lecture relativement agréable, ou en tout cas qui n'a pas eu le don de me provoquer une migraine carabinée comme certaines de ses oeuvres précédentes.

Premières lignes :
Pour nous les vieux, il ne reste plus que Carlitos Santana, se dit le vétéran et il se souvint d'un autre vétéran qui, tout en lui servant du vin quarante ans plus tôt, avait eu la même idée, à une différence près, celle du nom.
- Pour nous les vieux, il ne reste que Carlitos Gardel, à la santé du Morocho, avait alors soupiré son grand-père en regardant avec nostalgie le vin couleur de rubis.
Et c'est tout, se rappela le vétéran. Le lendemain, le grand-père s'était fait sauter la cervelle avec un Smith & Wesson, calibre 38 spécial, un flingue qu'il avait gardé pendant des décennies toujours propre, bien graissé, avec les six projectiles dans le barillet et enveloppé dans un morceau de feutre grenat résistant à l'humidité, aux mites et à l'oubli.