18 septembre 2007
L'ANGE DES TÉNÈBRES (The Angel of Darkness)
Roman de Caleb Carr (1997)
Livres de Caleb Carr déjà lus : L'Aliéniste (1995)
Quatrième de couverture :
New York, juin 1897. L'épouse éplorée d'un diplomate espagnol engage la détective Miss Sara Howard pour lui venir en aide : sa petite fille a disparu...
Immédiatement, l'équipe de Laszlo Kreizler se reconstitue autour de Sara, et de déductions en analyses, le profil psychologique du kidnappeur apparaît peu à peu sur leur grand tableau noir. Se dresse progressivement le portrait d'un être dont les mobiles ne sont pas politiques, d'une personnalité en proie à une étrange perversion, d'un tueur d'enfants ayant toutes les apparences de la normalité.
Mon avis :
Littéralement bluffé par L'Aliéniste, je n'ai pu attendre très longtemps avant de me plonger dans sa suite, L'Ange des ténèbres. Et là encore, j'ai retrouvé ce que j'avais tant aimé dans le premier opus. L'équipe du Dr. Kreizler se réunit donc une fois de plus, pour cerner ce qu'ils pensent n'être au départ qu'un kidnappeur. Il va s'avérer bien vite que le profil du coupable est bien plus complexe. En l'occurence il s'agit d'une femme, Libby Hatch, qui souffre d'une pathologie liée à la maternité. Mais plus qu'un simple cas clinique, la tueuse d'enfant se révèle capable de créer autour d'elle un sentiment de terreur, de manipuler quiconque l'approche. Elle ne laisse qu'entrevoir le côté de sa personnalité qui lui fera parvenir à son but, si bien que chacun en a une image différente. Plus qu'une simple criminelle, Libby Hatch est devenue un mythe, une rumeur, une réputation. En cela elle n'est pas loin d'être le pendant féminin de Kaiser Söze, la légendaire force du mal qui plane tout le long du film Usual Suspects. Personne ne semble l'avoir vraiment connue, chaque témoignage apporte un élément à sa personnalité, une facette à cette énigme. Et c'est bien ce personnage qui fait la force du roman. Personnage qui nous met également face à une des plus grandes crimes qui existent : l'infanticide. Thème qui inspire bien des écrivains à notre époque...
Autre élément intéressant, l'auteur a décidé de changer de narrateur, et incombe au jeune Stevie de nous relater cette aventure, remplaçant le journaliste John Schuyler Moore. Le procédé est amusant car il amène un regard nouveau sur certains personnages, comme justement Moore, mais aussi une autre expérience du New York de la fin du XIXe siècle. En prêtant son récit à un garçon de 15 ans, Carr tend à alléger le style de son écriture, notamment dans les accroches de fin de chapitre, manque évident de finesse romancière. Par contre, l'auteur oublie bien souvent son narrateur et lui confère une facilité d'écriture peu crédible pour un jeune homme de cet âge, tardivement lettré qui plus est.
Là où ce roman accuse une infériorité par rapport à son prédécesseur, c'est dans sa longueur. Carr, qui maîtrisait habilement l'ellipse dans L'Aliéniste, ne nous évite pas ici des passages entiers où il s'écoute écrire, notamment lorsque l'enquête se déplace de New York à la ville provinciale de Ballston Spa. Il se rend également coupable de facilités scénaristiques, que ce soit dans l'intérêt de déplacer son narrateur pour qu'il soit témoin de tout, ou dans la création du personnage d'El Niño, qui n'a pas vraiment de raison d'être dans l'intrigue, si ce n'est d'apparaître quand on en a besoin. Et que penser de l'intervention du personnage de Theodore Roosevelt en deux ex machina dans la dernière partie du roman, si ce n'est une impasse dont l'auteur ne voyait comment s'extirper.
Si le plaisir est toujours présent de retrouver les héros de L'Aliéniste, et d'admirer à quel point Caleb Carr est doué pour inventer des tueurs marquants, l'essoufflement que nous procure ces 725 pages nous laissent comme un goût de déception.
Ils en parlent aussi : Gaëlle Nicolas
Premières lignes :
Il y a probablement une façon bien tournée de commencer une histoire comme celle-là, une accroche habile pour attirer les gogos plus sûrement que le meilleur bonneteur de la ville. Mais la vérité, c'est que je n'ai pas la langue assez bien pendue ni l'esprit assez vif pour ce genre de jeu. Les mots n'ont pas joué un grand rôle dans ma vie, et si, avec les années, j'ai rencontré un grand nombre de ceux qui passent pour les grands penseurs et les beaux parleurs de notre époque, je suis resté ce qu'on appelle un homme simple. Et une façon simple de commencer me conviendra parfaitement.
28 août 2007
L'ALIÉNISTE (The Alienist)
Roman de Caleb Carr (1994)
Grand Prix de Littérature policière
Prix Mystère de la Critique
Livres de Caleb Carr déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
New York 1896... Un meurtrier auprès duquel Jack l'Éventreur fait
piètre figure sème aux quatre coins du Lower East Side les cadavres
d'adolescents atrocement mutilés sans provoquer la moindre réaction des
pouvoirs publics... Révolté par tant d'indifférence, Theodore
Roosevelt, alors préfet, fait appel à ses amis John Schuyler Moore,
chroniqueur criminel, et Laszlo Kreizler, aliéniste - spécialiste des
maladies mentales - pour élucider cette énigme terrifiante.
Mon avis :
En 1896, les profilers n'existaient pas. Normal, il n'y avait pas non plus ce qu'on appelle aujourd'hui des serial killers. Pourtant, ce n'est pas parce qu'une chose n'a pas de nom qu'elle n'existe pas.
Si on devait faire une comparaison, on pourrait dire que L'Aliéniste, c'est Les Experts en plein coeur de Gangs of New York. A cela près qu'ils ne sont pas de la police scientifique, mais bien des enquêteurs qui s'appuient sur les bases de la psychologie que maîtrise l'aliéniste Laszlo Kreizler. Comme Arthur Conan Doyle, Carr utilise le second couteau John Schuyler Moore comme narrateur, nous donnant un regard extérieur sur l'enquête et le héros de cette affaire. Là où l'américain fait mieux, c'est que le personnage de Moore est beaucoup plus développé que Watson, qui n'est qu'un faire-valoir de Sherlock Holmes. C'est d'ailleurs l'une des forces du roman. Faisons connaissance avec nos héros :
- Laszlo Kreizler : Directeur d'un asile, il a une approche très humaniste de son métier, et essaie d'éviter à quiconque la peine capitale. Utilisant les travaux très récents de Sigmund Freud, il a une logique implacable, mais peut montrer quelques faiblesses humaines, notamment en ce qui conerne son passé.
- John Schuyler Moore : Journaliste criminel pour un journal new-yorkais, Moore habite encore chez sa grand-mère, à Washington Square. Ce personnage de dandy sorti tout droit de chez Oscar Wilde a du mal à unir ses activités diurnes et sa vie décadente.
- Sara Howard : Une des premières femmes à travailler dans une préfecture de police, elle se révèle très utile par son expérience et son point de vue féminins, défendus par un sacré caractère!
- Marcus et Lucius Isaacson : Deux frères policiers formant un duo aussi chamailleur que complémentaire, sortes de Laurel et Hardy, en moins maladroits.
Ce clan de profilers avant l'heure est aidé de seconds rôles aussi attachants que les personnages principaux, de Stevie à Cyrus, en passant par Mary. Caleb Carr nous brosse autant de portraits de personnes qui ont souffert de leurs différences et du regard qu'on porte sur eux.
En ce qui concerne les amateurs d'enquêtes, L'Aliéniste ne les laissera pas en reste. L'auteur décortique tous les éléments scientifiques et psychologiques qui amènent nos héros à retrouver la piste du tueur, utilisant leur logique et leur savoir-faire. On est bien loin d'un Hercule Poirot qui ne se fie qu'aux indices concrets, ou d'un Sherlock Holmes qui semble tout comprendre avant tout le monde, surtout avant le lecteur! Ici les scientifiques procèdent étape par étape, revenant sur chaque nouvel élément, pour une solution d'une évidence imparable. On découvre tous les méandres de leurs réflexions à travers les dialogues de leurs conciliabules, mêlés d'humour, de doute, et parfois de mauvaise foi.
L'Aliéniste, c'est également un voyage dans les bas-fonds du New York de la fin du XIXe siècle. La ville est à l'époque en pleine mutation, en voie de devenir la superbe métropole que l'on connaît. Loin d'une New York carte-postale, Carr nous fait découvrir les conditions de vie des pauvres, la condition des enfants prostitués (victimes du tueur) et des immigrés, mais aussi tout le contexte politique qui est le fruit et la cause de cette misère extrême. Loin des considérations sur le tournant du siècle, qui amène tant d'optimisme aux riches, les pauvres n'ont aucun espoir, en sont à vendre leurs enfants et leur honneur pour manger.
A priori, il n'y a encore aucun projet d'adaptation cinéma sérieuse à ce jour, mais l'écriture de Caleb Carr est d'une telle maîtrise dans le décor et l'action, que nous pourrions voir un des plus grands thrillers apparaître sur nos écrans.
Ils en parlent aussi : Gaëlle Nicolas Yueyin
Premières lignes :
8 janvier 1919
Theodore est en terre.
Ces mots semblent vides de sens sous ma plume, aussi vides de sens que, cet après-midi, la vision de son cercueil disparaissant dans le sol sableux près de Sagamore Hill, l'endroit qu'il chérissait entre tous. Debout dans la bise de janvier qui giflait le détroit de Long Island, je pensais en moi-même : "C'est une farce, bien sûr. Il va faire sauter le couvercle, il va nous éblouir de son grand sourire ridicule et nous briser les tympans de son rire strident. Ensuite, il va nous crier qu'il y a "du pain sur la planche", que nous devons "retrousser nos manches" parce que nous sommes tous mobilisés pour aller défendre une variété rarissime de salamandre contre la rapacité d'un géant industriel prêt à installer sans vergogne une immonde manufacture en pleine zone de reproduction de ces petits batraciens." Et je voyais bien que je n'étais pas seul à nourrir de telles divagations. Tous ceux qui assistaient aux obsèques attendaient une sorte de coup de théâtre ; cela se lisait sur leurs visages. Il semble bien que ce sentiment soit largement partagé dans le pays, et même dans le monde : la disparition de Theodore Roosevelt est, tout simplement, une idée inacceptable.

