La tête dans les pages

Mes lectures, et ce que j'en retiens...

19 octobre 2007

TUEUR À GAGES (A Gun for Sale)

Tueur___gagesRoman de Graham Greene (1936)
Livres de Graham Greene déjà lus : Notre agent à La Havane (1958)

Quatrième de couverture :
Solitaire, complexé par un bec-de-lièvre, James Raven est chargé d'éliminer à Londres un ministre. Après avoir rempli sa mission, il récupère une valise pleine de billets de banque, mais s'aperçoit bientôt que leurs numéros ont été signalés à toute la ville. Ses employeurs lui ont tendu un piège. Dans sa cavale, le hasard place sur sa route Anne Crowder, une jeune actrice de théâtre, intrépide et courageuse, qui lui vient en aide.

Mon avis :
Bien avant Luc Besson et Léon, Graham Greene avait fait la démarche de réhabiliter le tueur à gages en tant qu'être humain. Si James Raven correspond au cliché que l'on s'imagine du tueur professionnel (imperméable, chapeau à rebord, flingue, discrétion...), Greene s'en éloigne petit à petit en brossant le portrait d'un homme meurtri, blessé, et explique au fur et à mesure les circonstances qui peuvent amener un individu à exercer cette "profession". Car Raven est bien un homme torturé, que la vie n'a pas ménagé. Abandonné par ses parents très jeune, il a du faire face au monde et à se débrouiller à l'âge où les enfants tissent des liens d'affection avec leurs congénères. Il en résulte un homme seul, incapable de faire confiance à autrui et manquant des bases sociales pour pouvoir s'intégrer à la société. Raven affiche le stigmate de sa différence dans son bec-de-lièvre, à la fois cicatrice qui fait de lui un monstre aux yeux des gens, mais aussi un danger pour lui, signe distinctif qui peut le trahir à tout moment. L'humanité de Raven se révèle très vite, dès la première scène, lorsqu'il doit accomplir sa mission en assassinant un ministre pour des commanditaires mystérieux. Les circonstances l'obligent à supprimer également la secrétaire du magistrat, ce qui ne fait pas partie du contrat. Il en est touché, car si le crime est bien son gagne-pain, il n'éprouve aucun plaisir à tuer gratuitement. La machine à tuer se montre alors capable de compassion.graham_greene_185
Les certitudes du héros vis-à-vis des autres vont être ébranlées par la présence d'Anne Crowder, jeune femme que Raven prend en otage pour assurer sa survie au sortir d'une gare. Etonnamment c'est elle qui va l'aider intentionnellement à se sortir du pétrin, voyant l'homme traqué plutôt que le tueur de sang-froid. Raven voit là pour la première fois de sa vie l'occasion de trouver une alliée, une amie. Et pour la première fois il ose se fier et se confier à quelqu'un. Oui, mais il y a un mais. Voire deux. Anne n'est autre que la petite amie de Mather, le policier à la poursuite de Raven. De plus, et sans le savoir, le meurtre qu'a commis Raven est supposé être l'étincelle qui va mettre le feu aux poudres et déclencher la Seconde Guerre mondiale. Si Anne peut accepter que Raven tue pour de l'argent dans le cadre d'une mission, elle ne peut tolérer que son geste va avoir des répercutions sur le monde entier. Dans une scène à couteaux tirés au sein d'un hangar, Raven qui a décidé qu'Anne était la personne apte à écouter ses souffrances nourrit parallèlement les inquiétudes de la danseuse. Au fur et à mesure que Raven se libère de ses traumatismes et de ses rancoeurs, Anne décèle en lui le monstre qu'elle n'avait pas encore aperçu, et songe à briser le pacte qui les unit. Raven est condamné à se voir trahi par les autres, à être mis au ban de la société, tel un héros tragique qui ne peut contrecarrer les plans de son destin.
Si le héros et ses rapports à la jeune femme font la force de ce roman, ils précipitent inéluctablement les chapitres  desquels ils sont absents dans une situation bancale, aux limites de l'ennui. Si l'auteur avait déjà senti en 1936 les conflits auxquels l'Europe sera soumise trois ans plus tard, il laisse le contexte qu'il crée dans un flou nébuleux dont on a du mal à comprendre comment il pourrait aboutir effectivement à une guerre mondiale. Concentré sur son couple central, Greene en oublie les autres personnages. Ainsi Mather nous apparaît sans vraiment de caractère, et les commanditaires dont Raven cherche à se venger ne sont que des stéréotypes de pourris sans réelle envergure. Il restera pourtant de ce roman un personnage poignant, paria à qui la société n'a jamais fait de cadeau, dont la seule issue pour survivre et s'affirmer est de s'exprimer par le pistolet.

Premières lignes :
Un meurtre, pour Raven, ça ne tirait pas à conséquence. Ce n'était qu'un nouveau boulot. Il s'agissait de faire attention. De faire travailler ses méninges. La haine n'entrait pour rien là-dedans. Il n'avait vu le ministre qu'une fois : on le lui avait désigné, alors qu'il descendait le long du lotissement entre les petits arbres de Noël illuminés - un homme vieux, assez ratatiné, qui ne possédait pas d'amis, mais qui, disait-on, aimait l'humanité.


affiche_Tueur_a_gages_This_Gun_for_Hire_1942_2a_deux_pas_de_l_enfer_0Ce roman a été adapté quatre fois au cinéma :
- En 1942 par Frank Tuttle, sous le titre Tueur à gages, avec dans les rôles principaux Alan Ladd, Veronica Lake et Robert Preston.
- En 1957 par James Cagney, sous le titre À deux pas de l'enfer, avec dans les rôles principaux William Bishop, Robert Ivers et Georgann Johnson.
- En 1961 par Halit Refig et Memduh Ün, sous le titre Günes dogmasin, avec dans les rôles principaux Gäksel Arsoy, Nilüfer Aydan et Reha Yiwidakul (Turquie).
- En 1972 par Lutfi Akad, sous le titre Yarali kurt, avec dans les rôles principaux Osman Alyanak, Cüneyt Arkin et Süha Dogan (Turquie).

Posté par angelwizzard à 21:51 - Greene Graham - Commentaires [22] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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15 juillet 2007

NOTRE AGENT À LA HAVANE (Our Man in Havana)

greeneRoman de Graham Greene (1958)
Livres de Graham Greene déjà lus : aucun

Quatrième de couverture :
Jim Wormold est un paisible vendeur d'aspirateurs de La Havane, en cette période de Guerre froide et de début de la révolution castriste. Et Wormold a un problème : sa fille, Milly, qu'il adore, est à la fois catholique et extrêmement dépensière au regard des modestes revenus de son père. Aussi quand on propose à Wormold de devenir agent des Services secrets britanniques, il y voit surtout l'opportunité de revenus rapides. Et comme l'espionnage ne le passionne guère, il se met à transmettre à Londres des événements qui n'ont existé que dans son imagination fertile, et il commence à recruter à grands frais des collaborateurs fantômes...

Mon avis :graham_greene
Ecrit en pleine Guerre Froide, Notre agent à La Havane s'inspire de l'expérience de Graham Greene en tant qu'espion britannique lors de la Seconde Guerre mondiale. Et en effet, son roman sent le vécu. Loin de l'univers de l'agent 007, des explosions et des James Bond girls, nous découvrons ici le quotidien d'un homme qui s'est fait recruté malgré lui dans un réseau dont il ne connaît rien. Mais loin d'en faire une histoire classique, Greene décide de nous raconter les aventures de Wormold sous la forme d'une parodie de roman d'espionnage.
Déjà le héros n'accepte de devenir un agent que par volonté d'amasser quelques sous de plus. On est bien loin de l'agent engagé corps et âme aux services secrets de sa majesté. Et Wormold, n'y connaissant rien à sa nouvelle profession, ne sachant qui ou quoi surveiller, commence à inventer ses informations, afin de recevoir de l'argent. C'est à partir de là que le roman prend une tournure burlesque. Sa façon d'engager de nouveaux agents, à ce titre, est à mourir de rire.
Puis vient le moment où la réalité dépasse la fiction. Les agents qu'il s'était inventés commencent à prendre corps et une existence propre. En s'inventant une activité, il s'est attiré de nouveaux ennemis qui le prennent pour une menace pour tout Cuba. Comment ne pas voir ici le rapport d'un écrivain à ses personnages, lorsque ceux-ci deviennent une entité à part dont l'auteur ne peut plus faire ce qu'il veut. Comme des personnages de fiction qui acquièrent leur propre logique, les agents de Wormold deviennent de vrais agents aux yeux de tous.
Dans ce Cuba pré-castriste, tout le monde est potentiellement un espion pour son pays. Et cela va rendre Wormold complètement parano. Il en vient à douter de tout le monde, et cela amène à la scène la plus drôle, mais aussi la plus tendue du roman, digne d'un suspense hitchcockien. Wormold apprend qu'"ils" veulent le supprimer, probablement par empoisonnement lors d'un meeting de l'Association des commerçants européens. Sa façon de se méfier de tout le monde et de tout ce qui ressemble à de la nourriture, tout en essayant de rester naturel, agit tout aussi bien sur vos nerfs que sur vos zygomatiques.
Grâce à des personnages secondaires truculents, du vieux docteur allemand Hasselbacher au capitaine Segura, Greene nous dépeint un portrait du Cuba sur le point de devenir communiste, en profitant pour égratigner une Amérique  capitaliste qui divise plus qu'elle ne réunit, dans un cynisme à toute épreuve.
Un auteur à découvrir...

Premières lignes :
    - Ce Noir qui descend dans la rue, dit le docteur Hasselbacher debout dans le Wonder Bar, il me fait penser à vous, Mr Wormold.
   C'était caractéristique du docteur Hasselbacher qu'après quinze ans de relations amicales il se servît encore du terme "Mister" : son amitié progressait avec la lenteur et la sûreté d'un diagnostic prudent. Sur son lit de mort, quand le docteur Hasselbacher viendrait tâter son pouls défaillant, Wormold deviendrait peut-être Jim.

A0008434Ce roman a été adapté au cinéma par Carol Reed en 1959 sous le titre Notre agent à La Havane, avec dans les rôles principaux Alec Guinness, Burl Ives et Maureen O'Hara.

Posté par angelwizzard à 19:42 - Greene Graham - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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