La tête dans les pages

Mes lectures, et ce que j'en retiens...

25 janvier 2008

2008, le challenge

Depuis quelques temps, je note, de blogs en blogs, l'existence de challenges de lecture, qui semblent autant de bons prétextes pour découvrir de nouveaux livres et maintenir un rythme de lecture satisfaisant. Ces défis étant souvent liés au temps (la durée impartie étant souvent d'une année entière), je me trouvais empêché d'en entamer un en fin d'année. Mais voilà qu'est arrivée 2008, et avec elle un nouveau lot de challenges. À regarder les forcenés qui se soumettent aux lois des challenges littéraires, il apparaît assez difficile, finalement, d'accomplir sa mission jusqu'au bout, la liste contenant en général 26 livres puisque souvent liée aux lettres de l'alphabet. C'est pourquoi j'ai décidé, pour mon dépucelage challengien, de commencer soft. J'ai donc jeté mon dévolu sur le Challenge Fashion's Klassik List, édifiée par Fashion Victim. Les règles en sont très simples : dans un laps de temps allant jusqu'au 31 décembre 2008, nous devons lire cinq grands classiques choisis par la miss, et nous nous engageons à publier un billet une fois notre lecture finie. Certaines modifications sont possibles dans le choix des titres, sont ceux-ci ont déjà été lus. Je vous laisse découvrir toutes les subtilités du règlement en cliquant sur le lien.
Voici donc la liste de romans que je m'engage à lire :

La Chartreuse de Parme de Stendhal
Raison et Sentiments de Jane Austen (à la place d'Orgueil et Préjugés, fini il y a à peine quelques jours)
Les Aventures d'Oliver Twist de Charles Dickens (à la place de De grandes espérances, étudié en faculté)
Lettre d'une inconnue de Stefan Zweig
La Foire aux vanités de Thackeray (à la place d'Autant en emporte le vent)

Et moi qui m'étais promis de ne pas prendre de bonnes résolutions en 2008! Ca ressemble à un foirage, non?

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21 janvier 2008

Novecento : pianiste (Novecento : un monologo)

NovecentoRoman d'Alessandro Baricco (1994)
Livres d'Alessandro Baricco déjà lus : aucun

Quatrième de couverture :
Né lors d'une traversée, Novecento, à trente ans, n'a jamais mis le pied à terre. Naviguant sans répit sur l'Atlantique, il passe sa vie les mains posées sur les quatre-vingt-huit touches noires et blanches d'un piano, à composer une musique étrange et magnifique, qui n'appartient qu'à lui : la musique de l'Océan dont l'écho se répand dans tous les ports.

Mon avis :
Il est difficile de parler de ce court texte de Baricco, tellement il faut le lire pour comprendre ce qui en émane. En 84 pages à peine, l'auteur crée une légende, un mythe. Un homme dont on aimerait croire l'existence. Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento est un homme à part. Il ne connaît pas le monde, et pourtant le monde le connaît. Ou en tout cas, connaît sa musique et sa légende. Novecento n'existe pas. Officiellement, cela s'entend. Sa naissance n'est inscrite nulle part. Il n'a ni identité, ni numéro de sécurité sociale, ni diplômes. Tout ce qui définit un Européen en somme. D'ailleurs, existe-t-il vraiment? Le livre de Baricco est bien un monologue, comme son sous-titre original nous le précise, et rien ne nous prouve, finalement, que le trompettiste qui joue le rôle de narrateur, n'invente pas cette histoire. Mais combien de légendes ont bâti notre culture, auxquelles nous préférons croire que de perdre nos repères? Novecento fait partie de ceux-là.
La force de ce récit réside dans le pouvoir de Baricco de créer des images fortes en peu de mots (bâtir une légende en 84 pages, avouez que c'est un tour de force!). Voilà deux semaines que j'ai fini ce livre, et pourtant je reste hanté par ce personnage ô combien fascinant, et pourtant si triste. Comment ne pas être ému pendant le climax du roman, celui où Novencento se trouve sur la passerelle du bateau pour enfin poser le pied sur la terre ferme, sentant qu'il est enfin prêtalessandro_baricco pour cette nouvelle aventure? Ou ne pas être tendu pendant le joute de piano que notre héros dispute avec Jelly Roll Morton, soi-disant le plus grand pianiste sur terre? Sur terre, effectivement, mais sur les eaux vit un artiste qui crée une musique comme on n'en entendra jamais ailleurs. De plus, le narrateur nous raconte son amitié avec le pianiste, une amitié vraie, sans mensonge. Car Novecento, en vivant loin de la société, a eu la chance de ne pas connaître les corruptions et les humiliations qu'elle nous inflige, et l'influence néfaste qu'elle immisce en nous. Novecento est fait de ce mélange d'innocence et de sagesse propre aux grands personnages de la littérature. Comme dans les plus grands classiques, il nous met face à nos interrogations, notamment l'importance de nos rêves et la peur de la déception en s'y confrontant, sur l'identité et sur les décisions que nous devons prendre. Depuis ce livre, il me plaît d'aller au bord de la mer, de fermer les yeux, et d'écouter quelques notes de piano au large, qui me parviennent portées par le vent. Et dans ces moments-là, je sais que Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento existe bel et bien.

Premières lignes :
Ca arrivait toujours, à un moment ou à un autre, il y en avait un qui levait la tête... et qui la voyait. C'est difficile à expliquer. Je veux dire... on y était plus d'un millier, sur ce bateau, entre les rupins en voyage, et les émigrants, et d'autres gens bizarres, et nous... Et pourtant, il y en avait toujours un, un seul sur tous ceux-là, un seul qui, le premier... la voyait. Un qui était peut-être en train de manger, ou de se promener, simplement, sur le pont... ou de remonter son pantalon... il levait la tête un instant, il jetait un coup d'oeil sur l'Océan... et il la voyait. Alors il s'immobilisait, là, sur place, et son coeur battait à en exploser, et chaque fois, chaque maudite fois, je le jure, il se tournait vers nous, vers le bateau, vers tous les autres, et il criait (adagio et lentissimo) : l'Amérique. Et puis il restait là, sans bouger, comme s'il devait rentrer dans la photo, avec la tête du type qui se l'est fabriquée tout seul, l'Amérique. Le soir après le boulot, et des fois aussi le dimanche, son beau-frère l'a peut-être un peu aidé, celui qui est maçon, un type bien... au départ il voulait juste faire un truc en contreplaqué, et puis... il s'est laissé entraîner et il a fait l'Amérique...


legende_oceanCe roman a été adapté au cinéma par Giuseppe Tornatore en 1998, sous le titre La Légende du pianiste sur l'océan, avec dans les rôles principaux Tim Roth, Pruitt Taylor Vince et Mélanie Thierry.

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16 janvier 2008

Journal d'un tueur sentimental et autres histoires (Diario de un killer sentimental ; Hot Line ; Yacaré)

journal_d_un_tueur_sentimentalNouvelles de Luis Sepulveda (1998-1999)
Livres de Luis Sepulveda déjà lus : Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996)

Quatrième de couverture :
Un tueur à gages met tout en oeuvre pour éliminer sa victime dans les délais impartis ; mais quand sa petite amie le quitte pour un autre, il perd pied... Un inspecteur enquête sur une drôle d'affaire liée à une compagnie de téléphone rose... Un riche maroquinier meurt après avoir signé un contrat d'assurance-vie dont le bénéficiaire vit au fin fond de l'Amazonie...

Mon avis :
Journal d'un tueur sentimental
S'il y a bien une trame éculée dans la littérature comme dans le cinéma policiers, c'est bien celle de la dernière mission qui va foirer, justement parce que c'est la dernière mission (et que ça n'aurait aucun intérêt de la raconter si elle ne capotait pas!). Dans cette nouvelle, Sepulveda utilise comme excuse de merdage complet le rôle de la petite amie du tueur, qui l'appelle pour lui annoncer qu'elle le quitte pour se barrer avec un autre. Là encore, pas très original. Dans ce genre de récit, si le plan foire, c'est à 90% à cause d'une fille (ne me traîtez pas de misogyne, il y a des statistiques!). Alors qu'est-ce qui vaut le coup de lire cette nouvelle de l'auteur chilien si tout a déjà été fait? La question reste en suspens, je n'en ai pas encore trouvé la réponse. Si Sepulveda pensait avoir trouvé un nouveau truc en l'intervention des sentiments dans un job qui nécessite le plus grand sang-froid, il a dû oublier que moults auteurs y avaient pensé avant lui, Graham Greene en tête. Journal d'un tueur sentimental ne peut que faire penser à Tueur à gages, tellement les points communs sont nombreux. Si le style est approprié au propos (un style sec, rappelant l'état d'esprit d'un homme froid), il en devient cliché tellement on l'a vu souvent. Et si le dénouement final se voulait un coup d'éclat, je dois lire trop de polars car je l'ai senti arriver au bout du deuxième chapitre. Certes Sepulveda dissémine ça et là des thèmes bien à lui, notamment la critique de l'hypocrisie des ONG, mais cela n'élève en rien le niveau de cette nouvelle à laquelle on a du mal à croire, ne serait-ce que parce qu'elle n'arrive jamais vraiment à nous faire comprendre pourquoi le personnage en est arrivé là. Des explications, il y en a, des sentiments nettement moins. Joli ratage.

Hot Lineluissepulveda
Autre lieu, autre histoire. George Washington Caucaman est muté de la police rurale chilienne à la capitale du pays pour enquêter sur une drôle d'affaire qui démarre dans le combiné d'un téléphone rose. Le personnage de cette nouvelle est clairement plus réussi que celui de la précédente. Sepulveda s'attarde aussi plus longuement sur ce qui le rend un auteur particulier, à savoir le thème du choc des cultures entre vie urbaine et communion avec la nature. En cela Hot Line vaut un peu plus que Journal d'un tueur sentimental. Mais, si le début démarre par une scène cocasse qui nous met le sourire aux lèvres, le reste de l'histoire abandonne peu à peu son humour corrosif pour laisser place à une mélancolie et une amertume qui, si elles sont plutôt bien exprimées et font réfléchir, semblent en totale incohérence avec le cheminement de l'enquête. D'ailleurs, toute l'histoire paraît trop grotesque pour être crédible. Finalement George Washington Caucaman et sa compagne auraient mérité un roman bien à eux, sur la construction de leur couple et sur l'adaptation du héros à la ville de Santiago, plus que cette enquête moralisatrice qui perd le lecteur dans la logique de déroulement.

Yacaré
Le personnage de cette nouvelle souffre des mêmes défauts que celui de la première : transparence, déjà-vu... Il est d'autant plus dommage que l'enquête commence avec le commissaire Arpaia et son acolyte Pietro Chielli, duo italien haut en couleurs qui auraient donné à l'histoire un point de vue et un humour supplémentaires. Adepte du cliché, Sepulveda ouvre sa nouvelle par la scène du crime, tel Agatha Christie, dans une ambiance mafieuse qui vous fera entendre les magnifiques notes que Nino Rota offrit à Coppola pour Le Parrain. Au bout de la troisième nouvelle, on commence à connaître le loustic : on sait qu'on aura le droit à ses thèmes de prédilection. Bingo! Interviennent un sorcier de l'Amazonie bénéficiaire d'une assurance-vie et la tribu entière des Anarés, sortes de pygmées de la forêt équatoriale. Pillage de culture par les industriels, écrasement des valeurs, Sepulveda défend encore sa cause. Ce qui n'empêche aucunement Yacaré de prendre des faux airs d'un mauvais épisode de James Bond.

Sepulveda est un auteur touchant et engagé, qui lutte depuis des années pour la préservation de la forêt amazonienne. S'il a su mettre à profit son combat et son amour de la nature dans Le Vieux qui lisait des romans d'amour (que j'ai lu après ce recueil), il nous prouve ici qu'à trop vouloir butiner d'un genre à l'autre, on ne fait que mettre en évidence ses propres faiblesses.

Ils en parlent aussi : Yohan Yueyin

Premières lignes :
La journée avait mal commencé, ce n'est pas que je sois superstitieux mais je crois qu'il y a des jours comme ça où il vaut mieux ne pas accepter de contrat, même contre un chèque à six zéros, net d'impôts. La journée avait mal commencé et tard, j'avais atterri à Madrid à 6h30, il faisait très chaud et sur le chemin de l'hôtel Palace le taxi s'était obstiné à me faire une conférence sur la Coupe d'Europe de football. J'avais eu envie de lui poser le canon d'un .45 sur la nuque pour qu'il ferme sa gueule, mais je n'avais pas ça sur moi et un professionnel ne fait pas d'histoires avec un crétin, même un taxi.

Luis Sepulveda est l'Aristochat du mois.

 

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06 janvier 2008

Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler (Historia de una gaviota y del gato que le enseñó a volar)

9782864244905_bRoman de Luis Sepulveda (1996)
Livres de Luis Sepulveda déjà lus : aucun

Quatrième de couverture :

Zorbas le chat grand noir et gros a promis à la mouette qui est venue mourir sur son balcon de couver son dernier oeuf, de protéger le poussin et de lui apprendre à voler. Tous les chats du port de Hambourg vont se mobiliser pour l'aider à tenir ces promesses insolites.

Mon avis :
Sur une trame simple (voire simpliste, histoire pour enfants oblige), Sepulveda prend l'occasion de ce conte pour inclure nombre des valeurs auxquelles il est attaché. Dès le départ, l'homme et son manque de respect envers la nature, en l'occurence l'océan, sont pointés du doigt par l'évocation d'une marée noire. L'auteur avait déjà prouvé son fort engagement écologique dans sa jeunesse militante, mais également dans son premier roman : Le Vieux qui lisait des romans d'amour. Si l'homme se fait très discret dans le déroulement de l'action (il n'intervient vraiment qu'une fois), son influence se fait sentir comme une menace, une ombre planant non seulement sur les mers, mais aussi sur le monde animal en général. Pour enfoncer le clou, le seul animal réellement méchant et gênant nos héros dans l'accomplissement de leur mission est un singe, soit celui qui est le plus proche de l'homme. Dès les premières pages, Sepulveda prend le parti de bannir l'homme de son histoire, pour rendre le monde à ceux qui le respectent.sepulveda230502
Mais "L'Histoire de la mouette et du chat" est avant tout une histoire de tolérance, d'entraide et d'engagement. Le roman part du principe que tous les animaux peuvent se comprendre (seul l'homme en semble incapable), et c'est grâce à ce parti pris qu'une mouette annonce ses dernières volontés à un chat, qui les accepte. Dans cet acte interviennent plusieurs paramètres et valeurs. Le dialogue entre les deux animaux implique tout d'abord la tolérance entre espèces. Sepulveda mentionne explicitement son point de vue sur l'acceptation de la différence. La dimension à laquelle on pense le moins est qu'en plus d'être deux bêtes différentes, le chat et la mouette, suivant l'ordre naturel, sont surtout un prédateur et sa proie. Le sacrifice de Zorbas est d'autant plus grand qu'il doit à la fois s'adapter à un nouveau compagnon, mais également combattre ses instincts de fauve. Même s'ils ne sont pas mentionnés dans l'histoire, ils ajoutent un élément de suspense dans la relation entre le minou et le poussin. Le roman traite aussi du thème de l'engagement, et de l'importance de tenir sa parole et de faire face aux responsabilités que cela implique. En plus de l'enseignement que Zorbas doit inculquer à Afortunada, cet engagement se retrouve dans le comportement des autres chats qui décident d'aider Zorbas dans sa mission, au nom d'une solidarité entre félins. Entre gang des rues et mafia à griffes, les amis de chat noir sont l'occasion d'ancrer le conte dans une dimension moins pédagogique et plus narrative, étant source de l'humour présent dans le roman, malgré la lourdeur de certains gags (notamment Colonello qui se fait régulièrement "enlever les miaulements de la bouche"). Dans une langue agréable aux images fortes, Sepulveda nous offre un conte certes simpliste, mais qui donne à réfléchir, et qui aurait certainement gagné à être étoffé. On lui pardonnera ses quelques incohérences et sa tendance au manichéisme enfantin.

Premières lignes :
- Banc de harengs à bâbord! annonça la vigie et le vol de mouettes du Phare du Sable Rouge accueillit la nouvelle avec des cris de soulagement.
Il y avait six heures qu'elles volaient sans interruption et bien que les mouettes pilotes les aient conduites par des courants d'air chaud agréables pour planer au-dessus de l'océan, elles sentaient le besoin de refaire leurs forces, et pour cela quoi de mieux qu'une bonne ventrée de harengs.
Elles survolaient l'embouchure de l'Elbe dans la Mer du Nord. D'en haut elles voyaient les bateaux à la queue leu leu, comme des animaux marins patients et disciplinés, attendant leur tour pour gagner la pleine mer et là, mettre le cap vers tous les ports de la planète.

Luis Sepulveda est l'Aristochat du mois.


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02 janvier 2008

Achille au pied léger (Achille piè veloce)

AchilleRoman de Stefano Benni (2003)
Livres de Stefano Benni déjà lus : Le Bar sous la mer (1997), Saltatempo (2001)

Quatrième de couverture :
Ulysse, auteur en mal d'inspiration, travaille dans une petite maison d'édition du nom de Forge qui, face à une concurrence de plus en plus déchaînée, est menacée de perdre son âme. Frappé par des accès de sommeil impromptus et poursuivi, jusque dans ses rêves, par les auteurs des manuscrits qu'il doit lire, il se réfugie dans son amour pour Pilar-Pénélope, une BTLSPS (beauté typiquement latino sans permis de séjour), mais cède également volontiers aux avances des sirènes telles que Circé, secrétaire du directeur de la maison d'édition...
C'est alors qu'Ulysse reçoit un étrange courriel provenant d'un certain Achille, qui souhaiterait lui parler. Intrigué, il accepte et découvre, au fin fond d'un palais bourgeois, un jeune homme cloué à vie dans un fauteuil roulant. Une amitié hors du commun naît entre eux ; elle bouleversera leurs existences.

Mon avis :

Stefano Benni regroupe à lui seul toutes les images que l'on peut avoir de l'Italie. Il allie à la fois la culture classique et le roman moderne, la richesse d'une ancienne aristocratie et la générosité du peuple italien. Ca chuchote en ciselé et ça gouaille à tue-tête, ça nous raconte des histoires banales et des épopées extraordinaires. Dans Achille au pied léger, on retrouve un peu de tout ça, et plus encore. Benni crée avec Ulysse un anti-héros dépassé par les événements, mais qui n'a d'autre choix que de les affronter, à l'instar de son homonyme antique. Le monde dans lequel vit Ulysse est angoissant, oppressant, significatif d'une certaine Italie encore récente, menée sous l'égide de Berlusconi, qui n'est jamais cité ouvertement mais dont l'aura pèse sur le contexte : vagues de licenciements massifs, expulsion de sans-papiers, industrialisation à outrance de l'art, valeur suprême de l'argent... Sans accusation explicite, Benni écrit un pamphlet contre une Italie qu'il refuse, qui tue sa propre culture à petit feu. En employant les patronymes des héros mythologiques, l'auteur invoque la grandeur culturelle de ce pays comme arme contre un système capitaliste qui fait honte à son passé.resize
Mais Achille au pied léger, c'est avant tout une histoire. Celle d'un écrivain qui a bien du mal à gérer sa vie, vie qui va être bouleversée quand entre en scène le personnage d'Achille, sorte de monstre tapi dans sa chambre tel un ermite au ban de la société. La rencontre entre les deux personnages évoque celle de Jonathan Harker et de Dracula, mais également la découverte de John Merrick dans Elephant Man. Achille ne peut pas marcher, souffre de multiples difformités physiques et d'une maladie incurable, mais il est aussi doté d'une intelligence hors du commun et d'un cynisme à toute épreuve. Achille propose un marché à Ulysse : si celui-ci lui raconte tout ce qu'il veut savoir en détail, il lui écrira le livre qu'Ulysse ne parvient pas à écrire. Naît alors entre les deux une relation fondée sur la sincérité et l'humour, mais aussi sur la perversité et la souffrance. Des échanges entre les deux hommes naîtra une complicité inattendue, qui prend la dimension d'une parabole sur le respect d'autrui et de la vanité de se fier aux apparences. On peut voir dans le personnage d'Achille un symbole de la création de l'artiste. Ulysse étant sujet à des phases de sommeil aussi fréquentes que subites, n'a-t-il pas rêvé Achille? Dans ce cas-là, leur relation prend une dimension métaphorique de l'artiste affrontant son monstre intérieur pour pouvoir écrire un livre, LE livre. Car dans le monde de Stefano Benni, une oeuvre se doit d'être comme une amitié : entère, sans compromis ni mensonge.
Malgré ces thèmes graves, il ne faut pas oublier la légèreté de ton de l'auteur, l'art avec lequel il dissémine la folie et le fantastique dans son monde oppressant. Spécialiste de la situation grotesque et absurde, Benni amène avec plaisir ses personnages dans des situations aussi loufoques que poétiques, comme Ulysse victime d'un hold-up de la part des auteurs imaginés des manuscrits dont il a la charge (il se fait ligoter tel Gulliver par les Lilliputiens), ou un concours de danseuses exotiques aussi hilarant que pathétique. Benni continue à nous surprendre, à trimballer son lecteur dans une Italie à la fois si familière et inédite à chaque roman. Giovanna, grazie mille per la scoperta di questo scrittore!

Premières lignes :
L'homme aux livres sous le bras sortit de chez lui, et le monde n'était plus là.
Il regarda mieux et vit qu'il y était encore, mais un épais brouillard le cachait, peut-être pour le sauver d'un danger. C'était le monde de tous les jours, et l'homme en vit quelques détails à ses pieds : une fissure sur le trottoir, un lambeau de plate-bande, une feuille, morte pour le poète, palminervée pour les botanistes, à balayer pour les employés municipaux. Puis lui apparurent le tronc d'un arbre, le squelette sans roues d'une bicyclette et une lumière jaune, de l'autre côté de la rue.
Il se dirigea vers celle-ci.
Il aspira une bouffée de brise humide matinale, inhalant azote, oxygène, argon, xénon & radon, vapeur d'eau, monoxyde de carbone, dioxyde d'azote, plomb tétraéthyle, benzène, particules de carbonates et silicates, quelques spores de champignons, une escadrille de bactéries, un poil d'origine inconnue, un ectoparasite de pigeon, des pollens anémophiles, une goutte d'anhydride sulfureux et un grain de sable en provenance de Tevtikiye (Nord-Ouest de la Turquie) transporté par le sirocco de la nuit.

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23 décembre 2007

Piège pour Cendrillon

30847_0Roman de Sébastien Japrisot (1963)
Grand Prix de Littérature policière
Livres de Sébastien Japrisot déjà lus : aucun

Quatrième de couverture :
Mon nom est Michèle Isola
J'ai vingt ans
L'histoire que je raconte est l'histoire d'un meurtre
Je suis l'enquêteur
Je suis le témoin
Je suis la victime
Je suis l'assassin
Je suis les quatre ensemble, mais qui suis-je?

Mon avis :
De Sébastien Japrisot, je ne connaissais que les adaptations ciné de ses romans, de L'Eté meurtrier à Un long dimanche de fiançailles, et ses héroïnes torturées et exigentes au caractère insupportable. C'est donc avec Piège pour Cendrillon que je découvre l'écrivain. Un écrivain qui a décidé de jouer avec les codes du polar, de les mélanger et de les servir à sa sauce. En lisant la quatrième de couverture, vous verrez de quoi je parle. Japrisot a réussi à réunir les quatre archétypes du roman policier pour les confondre en une seule et même personne et créer l'héroïne d'un roman haletant et complètement fou, que vous aurez bien du mal à lâcher. Mais comment a-t-il fait, me demanderez-vous? (si si, vous me le demanderez, sinon, ça fout toute ma critique en l'air!) Michèle se réveille un matin dans un hôpital. Elle a été victime d'un incendie, est accuse de sérieuses brûlures aumostra_fotografiaautor visage et aux mains. Michèle a perdu la mémoire après l'accident, et ne se souvient de rien. Elle va donc devoir reconstruire son identité grâce aux dires du médecin et de son entourage. Son entourage, en l'occurence, n'est composé que de Jeanne Murneau, une grande Italienne qui joue le rôle d'ancienne nourrice. Michèle est obligée de croire ce que lui dit Jeanne. Pourtant, elle sent que quelque chose cloche. La situation de départ soulève déjà une angoissante réflexion sur l'identité. Qu'est-ce qui fait que Michèle est Michèle? Elle ne peut se fier à son visage, ni à ses empreintes digitales, puisqu'ils n'existent plus. Se construit-on seulement par rapport à l'image que les gens disent de nous, où a-t-on une personnalité établie qu'on peut retrouver en toute circonstance, comme une empreinte génétique?
Au fur et à mesure que Michèle poursuit sa quête d'identité, elle découvre que l'incendie dans lequel elle a été impliquée n'était pas un accident, qu'il a fait une victime, une jeune femme, comme elle, et que Jeanne n'est pas vraiment toute blanche dans cette affaire. Chaque élément de l'enquête que découvre l'inspectrice Michèle a des répercussions sur la victime Michèle, et ajoute une touche de vérité sur le rôle qu'a pu jouer la coupable Michèle. Cette enquête, bien sûr amène le témoin Michèle à se souvenir peu à peu de ce qui s'est passé. Mais la mémoire se mêlant aux affirmations de la nourrice, Michèle voit l'événement se dérouler successivement à travers ses yeux et ceux de Do, l'autre victime. Car Michèle, au fond, n'est-elle pas Do?
Japrisot, de son écriture précise et enchanteresse, créer une enquête de l'intérieur (dans la tête de Michèle), où tous les protagonistes se confondent, pour faire éclater la vérité à l'extérieur. Ou quand le polar nous plonge dans des mises en abyme à l'infini, pour mieux perdre un lecteur et démêler une intrigue à la fois.

Premières lignes :
Il était une fois, il y a bien longtemps, trois petites filles, la première Mi, la seconde Do, la troisième La. Elles avaient une marraine qui sentait bon, qui ne les grondait jamais lorsqu'elles n'étaient pas sages, et qu'on nommait marraine Midola.

Un jour, elles sont dans la cour. Marraine embrasse Mi, n'embrasse pas Do, n'embrasse pas La.
Un jour, elles jouent aux mariages. Marraine choisit Mi, ne choisit jamais Do, ne choisit jamais La.
Un jour, elles sont tristes. Marraine qui s'en va, pleure avec Mi, ne dit rien à Do, ne dit rien à La.
Des trois petites filles, Mi est la plus jolie, Do la plus intelligente, La est bientôt morte.

 

piege_pour_cendrillonCe film a été adapté au cinéma par André Cayatte en 1965, avec dans les rôles principaux Dany Carrel, Madeleine Robinson et Hubert Noël.

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12 décembre 2007

Le Carnet rouge (The Red Notebook)

2742700307Nouvelles de Paul Auster (1993)
Livres de Paul Auster déjà lus : Moon Palace (1990)

Quatrième de couverture :
Le carnet rouge existe bel et bien. Depuis des années, Paul Auster y consigne des événements bizarres, coïncidences, étrangetés et autres invraisemblances dont il fut un jour victime, confident ou témoin. En anecdotes de quelques pages, parfois seulement de quelques paragraphes, on peut y lire treize nouvelles archibrèves où il se révèle un collectionneur passionné (et un rien inquiet) des bons et mauvais tours que lui a réservés la réalité.

Mon avis :
Etrange objet que ce petit "carnet rouge", car il ne rentre dans aucune catégorie littéraire, et pourtant il s'apparente à toutes. La forme de petites histoires nous amène à songer à des nouvelles, mais le contenu n'est pas le fruit de l'imagination de l'auteur. On ne peut non plus parler de journal intime, car les événements reportés ne sont pas datés, et le livre ne fait l'objet d'un suivi régulier de la vie de l'auteur. Le carnet contient en fait quelques histoires qui ont inspiré Paul Auster, et plutôt significatives de la "musique du hasard", de son monde régi par les coïncidences et les signes qui relient les êtres humains entre eux. Finalement, le genre le plus adéquat auquel pourrait coller Le Carnet rouge, c'est le brouillon. Et encore, pas vraiment, puisque ces histoires ne sont aucunement l'amorce d'un nouveau roman. En fait, ce sont justes des notes. Des notes qui nous font sourire, car si on y réfléchit bien, nous sommes tous victimes ou témoins de heureux hasards ou de circonstances suspectes. Combien de fois avez-vous entendu une chanson au moment où vous y pensiez? Ou de recevoir un appel de la personne que vous étiez sur le point de joindre vous-même? Ce sont de petits incidents qu'on n'oublie bien vite. Paul Auster, lui, non seulement s'en souvient, mais en a fait le terreau qui nourrit toute son oeuvre.auster_200_1
Ce qui est dommage, c'est qu'on est en droit de se demander quelle est la légitimité de la publication d'un tel ouvrage. Ces anecdotes, aussi plaisantes à lire soient-elles, n'en laissent pas moins le lecteur sur sa fin, arrivé au terme des 62 pages que contient le recueil. On aurait préféré lire soient de vraies nouvelles travaillées à partir de ce matériau, soit avoir de plus nombreux exemples des coïncidences qui entourent l'écrivain. Mais là, 62 pages, faut avouer que ça fait un peu radin, tout de même! Ces pages auraient trouvé une meilleure place insérées en tant qu"anecdotes au sein d'une autobiographie que Paul Auster nous livrera sûrement tôt ou tard. Ici elle ne sont juste que l'occasion de combler un vide entre deux romans, Et en cela le livre perd un peu de sa valeur.

Il en parle aussi : Nicolas

Premières lignes :
En 1972, une de mes amies a eu des difficultés avec la loi. Elle vivait en Irlande, cette année-là, dans un petit village non loin de la ville de Sligo. Il se fait que je me trouvais là, en visite, le jour où s'est présenté chez elle le policier en civil qui venait l'assigner à comparaître devant un tribunal. L'accusation était assez grave pour nécessiter un avocat. Mon amie s'est renseignée, on lui a cité un nom, et le lendemain matin nous sommes allés en ville à bicyclette afin de rencontrer ce juriste et de lui parler de l'affaire. À mon étonnement, il travaillait pour un cabinet intitulé ARGUE AND PHIBBS*.
Ceci est une histoire vraie. S'il en est qui ne me croient pas, ils n'ont qu'à se rendre à Sligo et voir par eux-mêmes si je l'ai inventée ou non. Depuis vingt ans, cette appellation me met en joie, et bien que je puisse prouver qu'Argue et Phibbs existaient réellement, le fait que leurs deux noms aient été accouplés (formant ainsi une plaisanterie encore plus délectable, une parfait mise en boîte de la profession légale) est une chose que j'ai encore de la peine à croire.
D'après mes dernières informations (datant de trois ou quatre ans), cette firme continue de prospérer.

* To argue signifie discuter, argumenter ; les fibs sont de petits mensonges, de petites blagues - comme si un cabinet français s'intitulait CRAQUES ET ARGUS (N.d.T.)

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07 décembre 2007

La grammaire est une chanson douce

9782253149101Roman d'Erik Orsenna (2001)
Livres d'Erik Orsenna déjà lus : aucun

Quatrième de couverture :
Jeanne, la narratrice, pourrait être la petite soeur d'Alice, précipitée dans un monde où les repères familiers sont bouleversés. Avec son frère aîné, Thomas, elle voyage beaucoup. Un jour leur bateau fait naufrage et, seuls rescapés, ils échouent miraculeusement sur une île inconnue. Mais la tempête les avait tant secoués qu'elle les avait vidés de leurs mots, privés de parole. Accueillis par Monsieur Henri, un musicien poète et charmeur, ils découvriront un territoire magique où les mots mènent leur vie : ils se déguisent, se maquillent, se marient.

Mon avis :
Y'a-t-il un âge pour les contes? A priori je vous aurais répondu illico par la négative. C'est pourtant la question que je me suis posée après avoir fini la lecture de ce petit roman d'Orsenna. Dans ce livre, l'auteur académicien, amoureux avéré de la langue française, imagine une île sur laquelle les mots seraient des entités à part entière, dont le rôle est de servir à la communication des hommes. Les mots ont leur propre ville, leurs propres coutumes ou façons d'interagir entre eux. En gros, la grammaire est la décision des mots eux-même, et non de l'homme. C'est sur cette île qu'échouent Jeanne et Thomas, enfants ballotés entre deux parents divorcés qui les obligent à traverser l'Atlantique à chaque vacances. Arrivés sur l'île, ils se rendent compte qu'ils ont perdu la parole, et Monsieur Henri, le maître des lieux, va20051205597441 les aider à la recouvrer. Il y a du bon dans ce conte moderne, comme le personnage de la nommeuse, dont le rôle est de faire vivre les mots oubliés, la dénonciation du jargon grammatico-pointu dont on assène la tête de nos pauvres élèves, ou même l'intention de mêler la grammaire au conte était en soi une bonne idée de base. Seulement le tout nous donne un texte qui manque de cohérence (si l'île n'est pas française, comment se fait-il que les règles de vie des mots ne s'appliquent qu'à notre langue?), oubliant l'intrigue pour placer de nombreuses références pompeuses. Si le sentiment de perte est délicieux dans Alice au pays des merveilles, auquel La grammaire est une chanson douce vole le voyage (apparemment) sans queue ni tête, il en devient désagréable ici, car la succession des épisodes relève plus du catalogue des bonnes idées qu'Orsenna croit avoir, que du cheminement onirique. Sa façon de faire vivre les mots n'est en soi pas une idée idiote, mais l'auteur aurait gagné à creuser le sujet et à étoffer le coeur même du conte plutôt que de faire un clin d'oeil à son copain Henri Salvador, ou de citer Saint-Exupéry, Proust et La Fontaine comme seuls grands écrivains méritant leur place sur l'île. Pour une tentative de moderniser l'approche de la grammaire, ce livre garde quand même des odeurs de suranné. Car vouloir montrer que la langue française vit encore sans faire allusion à un seul écrivain français encore vivant, cela relève de l'absurdité totale. Enfin si, il y a bien le personnage de Monsieur Henri (Salvador), mais disons que comme synonyme de modernité, on a vu mieux.
Finalement, il n'y a pas d'âge pour les contes. Il est juste difficile d'en trouver qui n'essaient pas de coller à une certaine image du conte d'autrefois. Alice au pays des merveilles fut publié en 1865, et m'apparaît comme deux fois plus moderne que l'oeuvre d'Orsenna. N'est pas Raymond Queneau qui veut!

Elle en parle aussi : Jules

Premières lignes :
Méfiez-vous de moi!
Je parais douce, timide, rêveuse et petite pour mes dix ans. N'en profitez pas pour m'attaquer. Je sais me défendre. Mes parents (qu'ils soient remerciés dans les siècles des siècles!) m'ont fait cadeau du plus utile car du plus guerrier des prénoms : Jeanne. Jeanne comme Jeanne d'Arc, la bergère devenue général, la terreur des Anglais. Ou cette autre Jeanne, baptisée Hachette, car elle n'aimait rien tant que découper en tranches ses ennemis.
Pour ne citer que les plus connues des Jeanne.
Mon grand frère Thomas (quatorze ans) se le tient pour dit. Il a beau appartenir à une race globalement malfaisante (les garçons), il a bien été forcé d'apprendre à me respecter.
Cela dit, je suis au fond ce que je parais en surface : douce, timide et rêveuse. Même quand la vie se fait cruelle. Vous allez pouvoit en juger.

Posté par angelwizzard à 19:09 - France - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

02 décembre 2007

Une histoire de tout, ou presque... (A Short History of Nearly Everything)

shortstorysEssai de Bill Bryson (2003)
Prix Aventis 2004 du meilleur livre de vulgarisation scientifique
Prix Descartes 2005 pour la communication scientifique

Livres de Bill Bryson déjà lus : Motel Blues (1989), Notes From a Small Island (1995), American Rigolos (1998), Nos voisins du dessous (2000)

Quatrième de couverture :
Posez une question, Bryson y répond dans ce livre clair, synthétique, vivant, qui conjugue avec bonheur science et sourire. Vous y apprendrez sans efforts par quels hasards, traits de génie, intuitions, déductions, expérimentations, débats, les hommes en sont arrivés à connaître le monde tel qu'ils le connaissent aujourd'hui. Tout y est (ou presque) de l'histoire des sciences, de notre planète et de l'univers. Un merveilleux compagnon, dont la lecture devrait être recommandée à tous les collégiens... et à leurs parents!

Mon avis :
Je me suis toujours revendiqué de mon esprit littéraire, même si je n'ai pas toujours compris ce que cela impliquait. Il est vrai que ma curiosité et mes goûts tendent vers ce qui est artistique, abstrait, imaginaire. On oppose bien souvent les esprits littéraires aux esprits scientifiques, et ce dès le lycée, lorsqu'on nous demande de choisir notre filière. Ces deux notions ne sont pourtant pas antinomiques. Beaucoup de scientifiques de formation sont devenus romanciers, et nombre d'écrivains sont tout autant intéressés par les sciences. Je vous raconte tout ceci pour vous expliquer à quel point la lecture d'Une histoire de tout, ou presque... relevait du défi insurmontable pour moi. Et autant dire que si Bill Bryson n'était pas l'auteur de ce livre, il y aurait eu peu de chances pour que je me penche sur son cas.
Dans cet essai, Bryson tente de retracer une histoire des sciences. Pari ô combien risqué, car résumer l'évolution de la science dans son ensemble en un seul volume relève de la folie, tout du moins du travail d'une vie entière. Et pourtant, son projet peut être considéré comme abouti. L'auteur nous enseigne ce qui lie et compose toutes les -logies et autres par lesquelles l'homme est passé pour expliquer le monde qui l'entoure. C'est donc un voyage à travers la biologie, la physique, la géologie, l'anthropologie, la zoologie, la cosmologie, l'astronomie, la botanique, la paléonthologie, et autres qui vous attend. Si vous pensiez que l'homme, de nos jours, en sait énormément, sachez que c'est ce qu'il pensait aussi il y a un siècle, et même avant. Partant d'une question fondamentale : Quelle âge a notre Terre?, qui a amené des hommes à explorer tous les éléments qui l'entouraient et le contituaient, de l'immensité du cosmos et de ses frontièresBryson__Bill jusqu'à la minuscule échelle des atomes et des cellules qui composent tout ce qui existe, Bryson arrive à une seule conclusion : on en sait encore très peu, sur tout. Le constat est d'autant plus flippant qu'on a du mal à imaginer, alors que nous sommes dotés des moyens les plus modernes, comment 90% des questions que soulève la science ne trouve pas encore de réponse précise. Ce livre a pour conséquence de relativiser énormément de certitudes, notamment quand on prend conscience qu'en considérant l'âge de notre planète, la présence de l'homme équivaut à pas grand'chose pour elle. La Terre existait avant nous, et elle sera encore bien après nous. Nous ne sommes jamais à l'abri d'une autre période glaciaire, du bon vouloir de nos plaques tectoniques, ou de la présence du soleil. Notre présence est due à tellement de hasards et de circonstances douteuses qu'il paraît dérisoire de revendiquer un quelconque territoire. Ce livre remet également en perspective toute croyance d'un soi-disant dieu. Il paraît même inconcevable, aujourd'hui, avec les connaissances que l'on a, de penser que des millions de gens restent persuadés de la création de l'univers par une certaine entité qui veillerait sur l'humanité.
Si ce livre est passionnant par bien des aspects, il n'en demeure pas moins difficile d'accès pour une personne n'ayant, a priori, aucune affinité avec la science (en gros, moi!). Quand je pense que la quatrième de couverture conseille cet ouvrage aux collégiens, je me dis que l'auteur de ces quelques lignes auraient dû penser à fournir une aspirine avec chaque exemplaire pour ces pauvres ados. Je ne remets pas en cause le style plus qu'agréable de Bill Bryson, qui n'hésite pas à disséminer des notes d'humour à travers ces pages, tout en restant précis et pertinent dans son propos. Mais le livre aborde des notions qui, malgré toute tentative de simplification, ne peuvent être abordées trop simplement sans être trahies. Une histoire de tout, ou presque... est définitivement un livre pour adultes. Si Bryson s'amuse à jongler entre faits historique et anecdotes cocasses, certaines pages virent au name-dropping, et si certains noms sont déjà bien connus (Lavoisier, Curie, Pasteur, Reeves, Newton, et j'en passe), d'autres resteront dans ces pages sans atteindre notre mémoire, par faute d'être noyés parmi ses congénères. Bref un livre que je conseille à ceux qui, en plus d'un esprit littéraire, sont affublés d'une grosse curiosité scientifique.

Premières lignes :
Bienvenue. Et félicitations. Ravi de voir que vous y êtes arrivé. Je sais que ça n'a pas été facile - et même un peu plus compliqué que vous ne le soupçonnez.
Avant tout, il a fallu, pour que vous soyez là aujourd'hui, que des billions d'atomes errant au hasard aient la curieuse obligeance de s'assembler de façon complexe pour vous créer. Cet arrangement est si particulier qu'il n'a jamais été tenté auparavant et n'existera qu'une seule fois. Pendant les années à venir (encore nombreuses, souhaitons-le), ces minuscules particules vont accomplir sans rechigner les milliards de tâches délicates nécessaires pour vous conserver intact et vous permettre de jouir de cet état suprêmement agréable, mais pas toujours apprécié à sa juste valeur, qu'est l'existence.

Posté par angelwizzard à 23:06 - Etats-Unis - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 novembre 2007

L'Etudiant étranger

etudiantetrangerRoman de Philippe Labro (1986)
Prix Interallié

Livres de Philippe Labro déjà lus : aucun

Quatrième de couverture :
Invité par une prestigieuse université de Virginie, un jeune Français découvre émerveillé la vie dorée des college boys, leurs équipes sportives, leur campus dans une vallée paradisiaque. C'est le temps d'une Amérique sage, celle d'avant l'explosion des moeurs et le fracas des années soixante.
Très vite, le jeune homme comprend qu'il reste un "étudiant étranger". Il va franchir des lignes, transgresser des tabous, sans même s'en rendre compte : d'abord en faisant l'amour avec une jeune institutrice noire, April. Ensuite en tombant amoureux d'une héritière de Boston, Elisabeth, personnage fantasque et corrosif...
Sur un ton limpide de sincérité, ce récit de formation ressuscite, avec humour et nostalgie, les jours fragiles de l'adolescence, quand "tout était la première fois".

Mon avis :
S'inspirant de sa propre expérience en tant qu'étudiant français en Virginie lorsqu'il avait 18 ans, Philippe Labro oscille entre réalité et fiction pour nous conter une année dans une grande université américaine en plein coeur des années 50 à travers les yeux d'un adolescent (qui s'appelle également Philippe) fasciné par ce pays qui était à l'époque un symbole de liberté et de culture. Cet "étudiant étranger" découvre la société américaine en profondeur, ses codes, ses us et coutumes, sa mentalité. D'autant plus forts qu'ils ont pour décor le Sud des Etats-Unis, où la tradition a toujours plus d'ascendant sur ses habitants. La société américaine, en tout cas l'Amérique mainstream, celle qui est à la source du rêve américain, est cristallisée dans l'université que rejoint le héros, et notamment le besoin des Américains d'appartenir coûte que coûte à un groupe, un clan, une fratrie. Chaque personne appartient à une étiquette, et doit par là obéir aux règles qui en découlent. Le héros découvre également cette façon particulière qu'ont les Américains de savoir vivre avec des dogmes très forts et une liberté (illusoire?) qu'ils revendiquent dans leur façon d'être. En intégrant cette université, l'adolescent intègre le rêve américain lui-même, il vit dans un symbole.philippe_labro_1
Pourtant, il va très vite voir que ce rêve repose sur des dommages collatéraux qu'on tente d'étouffer. Tout d'abord avec le suicide de Buck Kuschnick, dès le départ, qui révèle les failles d'un système qui laisse les plus faibles disparaître sans qu'il s'en soucie. Puis il va sortir de ce rêve, et découvrir la réalité qui existe en dehors des murs de la faculté. Il y découvre le racisme encore coutumier à cette époque, à travers les yeux d'April ; il apprend que tous les jeunes ne vont pas à l'université, et seront donc condamnés à subir une vie misérable, grâce à Abigail ; il voit enfin les effets néfastes du système sur une personne qui a la clairvoyance du jeu hypocrite qu'est la vie des jeunes, en rencontrant Elisabeth. Autour de ce symbole de gloire, l'Amérique est entourée de ses parias, ses rejetés, ses victimes.
L'Etudiant étranger renoue aussi avec la tradition du roman initiatique classique. À travers ce voyage, le jeune héros va vivre ses premières fois importantes, celles qui nous marquent tout au long de notre vie. Premier baiser, première expérience sexuelle, première rencontre artistique (William Faulkner), découverte de l'homosexualité, mais aussi première confrontation à la mort, à l'amertume d'une jeunesse désabusée, à l'injustice. L'adolescent entre aux Etats-Unis comme dans l'adolescence, en terre inconnue, où tout est à découvrir. Parallèlement, l'Amérique que le jeune homme expérimente découvre elle-même la force de cet âge. Avant la révolution que sera les années 60, on sent les prémisces d'une nouvelle culture qui pointe son nez, une culture faite par et pour les jeunes. Arrivent la même année (1954) L'Attrape-coeurs de J.D. Salinger, Elvis Presley et James Dean, tous trois figures mythiques de l'affirmation des adolescents comme catégorie sociale à prendre en compte, coincée entre une enfance étriquée et un âge adulte enseveli sous les responsabilités. Avec L'Etudiant étranger, Labro a réussi à capter le moment précis où le XXème siècle a basculé vers la société dans laquelle nous vivons maintenant.

Premières lignes :
On était en janvier et dehors, dans la cour triste de ciment gris du grand lycée, le givre avait blanchi les branches des arbres nus.
J'étais assis au cinquième rang de la classe d'anglais. Le professeur nous faisait réviser un texte lorsque la porte s'ouvrit. Deux hommes entrèrent, banalement vêtus, apportant avec eux une bouffée de cet air glacé qui filtrait déjà à travers les fenêtres mal isolées du vieil établissement. J'ai tout oublié de leur nom, leur âge, leur visage, et jusqu'à leur fonction, mais je sais, trente ans plus tard, que leur entrée, ce matin-là dans notre classe, fut à l'origine du premier grand tournant de ma vie.


etudiant_etrangerCe roman a été adapté au cinéma en 1994 par Eva Sereny sous le titre L'Etudiant étranger, avec dans les rôles principaux Marco Hofschneider, Robin Givens et Charlotte Ross.

Posté par angelwizzard à 20:35 - France - Commentaires [17] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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