La tête dans les pages

Mes lectures, et ce que j'en retiens...

10 mars 2008

UN NOM DE TORERO (Nombre de torero)

Un_nom_de_toreroRoman de Luis Sepulveda (1994)
Livres de Luis Sepulveda déjà lus : Le Vieux qui lisait des romans d'amour (1989), Le Monde du bout du monde (1989), Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996), Journal d'un tueur sentimental et autres histoires (1997-98)

Quatrième de couverture :
Entre les solitudes de la Terre de Feu et une ville - Berlin - dont le mur-frontière vient d'être mis à bas, deux hommes sont à la recherche du Croissant de Lune Errant, trésor millénaire. Juan Belmonte, dont le nom évoque celui d'un torero illustre, est un ancien guérillero exilé en Europe. Frank Galinsky travaillait jusqu'alors pour les services spéciaux de la RDA. En se retrouvant face à son ennemi intime, Juan devine qu'il lui faudra redoubler de prudence : l'existence de Veronica, jeune Chilienne brisée par les années de dictature, en dépend. Mais il comprend aussi, à quelques pas du bout du monde, que l'aventure lui permettra de payer son unique dette.

Mon avis :
Retrouvons donc notre lèche-cul préféré pour sa dernière aventure sur ces pages. Oui, autant parler de Sepulveda me fait beaucoup rire, autant lire ses livres est devenu un calvaire que je ne pense pas perpétuer toute ma vie.
La nouvelle cible de notre tête-à-claques chilienne sera le professeur d'histoire contemporaine. Notre jeune Luis a bien révisé ses leçons, surtout en ce qui concerne les dictatures sud-américaines et l'Allemagne pré-tombage de mur. Il a accumulé plein de renseignements passionnants sur ce que les livres occultent habituellement à nos chères têtes blondes. Sauf que Sepulveda, au lieu d'assimiler ses informations, nous dégueulent tout dans un foutoir monstrueux, tellement indigeste qu'on en vient à confondre les deux pays (et pourtant, pour confondre l'Allemagne et le Chili, faut y aller!). C'est tout le problème des oeuvres qui ont attrait aux services secrets et autres espions. Si l'auteur ne clarifie pas la situation dès le début et ne s'attache pas à une ligne de conduite rigoureuse, l'intrigue part vite en sucette, entre traîtres, double-espions, et innocents-qui-sont-en-fait-espions-des-méchants-mais-gentils-quand-même. Sepulveda a dû sentir dès le départ queLuis_Sepulveda son intrigue était bien mince : un ancien espion doit retrouver un lot de pièces d'or pour sauver son amoureuse. Autant dire que ça ne vaut même pas une adaptation à la Allan Quatermain! Alors pour faire plus étoffé, Sepulveda décide de tout doubler, histoire de. Après tout, les Allemands sont les inventeurs du Doppelgänger, alors on va en créer un pour chacun. Ce n'est donc pas un homme qui vole les pièces d'or, mais deux. Ce sont également deux hommes qui recherchent ces pièces des années plus tard. Ils sont chacun suivis par un supérieur plus ou moins louche. Vous voyez où je veux en venir? Sauf que doubler du vide, ça n'a jamais donner de la consistance à quoi que ce soit. Ca fait juste encore plus de vide. D'aucuns pourront me dire que je suis passé à côté de ce qui fait l'intérêt du livre, que c'est une dénonciation de la cupidité de l'homme et de la condition terrible dans laquelle se trouvent ceux qui ont défendu leur pays et du jour au lendemain se sont vus étiquetés de traîtres. Que c'est un livre sur la morale et l'amour d'un homme prêt à tout pour sauver la femme qu'il aime. Oui, bon, et alors? Il n'est pas très difficile de trouver la morale du livre, étant donné que Sepulveda nous assène des extraits de conte initiatique à la Paulo Coelho entre chaque partie, mais est-ce que tout cela donne vraiment une dimension métaphysique au roman? Je n'en suis pas sûr...
Avec tout ça, rajoutez tous les tics de Sepulveda : un récit en forme de quête, l'évocation de la Terre de Feu et des Indiens qu'on massacre, et le titre. Oui, parce que Sepulveda est un auteur qui choisit des titres de merde. D'ailleurs, je me demande s'il ne construit pas un livre à partir d'un titre, et qu'il se retrouve toujours embêté pour recaser ce titre dans le roman. Prenez "Le Vieux qui lisait des romans d'amour". C'est tout mimi tout gentil. Mais franchement, est-ce que ça colle au héros de l'histoire? Non! Non seulement ce titre n'apporte rien au livre, mais en plus il trompe certains lecteurs qui s'attendent réellement à lire un récit sur un vieux qui lisait des romans d'amour. Ici, c'est pareil. "Un nom de torero", ça n'apporte absolument rien au livre, ni aucun éclairage sur le personnage concerné. Sepulveda introduit simplement toute les trente pages un personnage qui dit : "Vous vous appelez Juan Belmonte, comme le torero?" Voilà. Passionnant, n'est-il pas?
C'est donc sur cette note que je dis un adieu définitif à notre Aristochat de Décembre/Janvier. À moins d'un miracle ou d'un pari stupide que j'aurais perdu, nous ne rencontrerons plus.

Premières lignes :
Le chauffeur de L'Etoile de la Pampa écarquilla les yeux en apercevant la silhouette du cavalier sur le bord de la route. Cela faisait cinq heures qu'il roulait, les yeux rivés sur la piste toute droite et sans autre distraction que quelques nandous qu'il faisait fuir en donnant des coups de klaxon stridents. Devant lui, la route. À gauche, la pampa couverte d'herbes dures. À droite, la mer franchissant, dans un murmure de haine incessant, le détroit de Magellan. Rien d'autre.
Le cavalier était à quelques deux cents mètres et montait un mantungo, un cheval poilu qui patientait en mordillant des brins d'herbe. Le cavalier avait le corps engoncé dans un poncho noir qui couvrait également les flancs de l'animal, le chapeau de gaucho à bord court rabattu sur les yeux, et il ne bougeait pas un muscle. Le chauffeur arrêta le bus et donna un coup de coude à son aide.

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03 mars 2008

LE MONDE DU BOUT DU MONDE (El Mundo del fin del mundo)

Le_Monde_du_bout_du_mondeRoman de Luis Sepulveda (1989)
Livres de Luis Sepulveda déjà lus : Le Vieux qui lisait des romans d'amour (1989), Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996), Journal d'un tueur sentimental et autres histoires (1997-98)

Quatrième de couverture :
Un garçon de seize ans lit Moby Dick et part chasser la baleine. Un baleinier industriel japonais fait un étrange naufrage à l'extrême sud de la Patagonie. Un journaliste chilien exilé à Hambourg mène l'enquête, et ce retour sur les lieux de son adolescence lui fait rencontrer des personnages simples et hors du commun, tous amoureux de l'Antarctique et de ses paysages sauvages. Il nous entraîne derrière l'inoubliable capitaine Nilssen, fils d'un marin danois et d'une Indienne ona, parmi les récifs du Cap Horn, sur une mer hantée par les légendes des pirates et des Indiens disparus, vers des baleines redevenues mythiques.

Mon avis :
Plus je lis des romans de Luis Sepulveda et plus celui-ci me fait penser à un bon élève qui tenterait de faire de la lèche au professeur. Vous savez, ce petit con du premier rang qui ne ratait jamais une occasion de démontrer qu'il avait bien appris sa leçon par coeur, mais qui n'avait malheureusement aucun recul sur elle, et qu'on avait envie de baffer à chaque cours? C'était lui. Après nous avoir prouvé, dans Le Vieux qui lisait des romans d'amour, que le petit Luis avait bien révisé ses cours de biologie, le voilà qui récidive avec le professeur de géographie. En voulant nous faire découvrir la région qu'il affectionne particulièrement, à savoir la Terre de Feu, ce territoire de l'extrême sud de l'Amérique latine coincé entre le Chili et l'Argentine, Sepulveda nous noie sous un déluge de nom d'îles et de lieux-dits que deux poilus doivent connaître au monde, oubliant pendant une bonne moitié du roman qu'il était supposé nous raconter une histoire. Et ne comptez pas sur le semblant de carte inséré avant le récit, il ne comporte à peine qu'un tiers des noms évoqués. Autant dire que le trajet du bateau vous paraîtra bien flou, voire incompréhensible, à la fin de votre lecture. D'aucuns diront qu'il s'agit là d'un détail. Ce détail m'a quand même donné l'envie de poser le livre définitivement une bonne demi-douzaine de fois!
Et le pire, c'est qu'il ne méritait même pas que je le lise jusqu'au bout, ce livre. Sepulveda aime Moby Dick, ça onLuis_Sepulveda commence à le savoir. De là à décliner son amour dans tous ses romans, il ne faut peut-être pas pousser! On peut bien se moquer de Brian De Palma qui tente à chacun de ses films de recréer la scène de la douche de Psychose en hommage à Hitchcock, au moins y met-il un minimum de créativité et d'humour. La subtilité n'étant pas le fort de notre auteur, son roman commence par "Appelez-moi Ismaël", et finit par "Moby Dick". Un lèche-cul, je vous disais, une vraie tête à claques! Pourtant la structure du roman en soi aurait pu être intéressante. Dans une première partie, le narrateur nous conte son adolescence aux côtés des chasseurs de baleines, à l'assaut des cétacés, pour faire comme dans son livre préféré. Dans une seconde partie, le processus est inversé et notre héros retourne sur les lieux de sa jeunesse, cette fois-ci pour sauver nos pauvres mammifères en voie de disparition. Seulement voilà : il ne faut pas confondre hommage et recopiage, ni combat écologique avec manichéisme infantile. Parce que faire le parallèle entre Achab face à la baleine blanche et Greenpeace face aux multinationales pétrolières, c'est oublier la valeur du combat loyal entre l'homme et l'animal (ce qu'il avait beaucoup mieux retranscrit dans Le Vieux qui lisait des romans d'amour), mais aussi que Greenpeace utilise des moyens qui n'ont rien à envier aux méchants Japonais qui veulent du mal à tout le monde. Là-dessus il nous remet une couche des pauvres Indiens qui disparaissent, histoire d'accentuer le pathos, au cas où on les aurait oubliés. Après tout, Sepulveda n'en parle que dans tous ses autres livres!
Sepulveda a des causes personnelles à défendre, et c'est tout à son honneur. Mais par pitié, qu'il laisse le roman à ceux qui savent raconter une histoire, et qu'il se mette au pamphlet politique où sa démagogie et son style simpl(ist)e trouveront un support adéquat pour exprimer ses idées. Parce que nous pondre une image finale de petit garçon qui lit Moby Dick dans le même avion que le narrateur, même ça Steven Seagal n'a jamais osé le faire dans ses meilleurs films!

Ils en parlent aussi : BlueGrey Livrovore et Zaph Obni de Biblioblog

 Premières lignes :
"Appelez-moi Ismaël... appelez-moi Ismaël..." Je ne cessais de me répéter cette phrase en attendant dans l'aéroport de Hambourg, et je sentais qu'une force extraordinaire rendait mon mince billet d'avion plus lourd, toujours plus lourd à mesure que l'heure du départ approchait.
J'avais passé le premier contrôle et j'arpentais la salle d'embarquement, accroché à mon sac de voyage. Je ne l'avais pas rempli exagérément : un appareil photo, un carnet de notes et un livre de Bruce Chatwin, En Patagonie. J'ai toujours détesté les gens qui soulignent ou mettent des annotations dans les livres, mais dans celui-là mots soulignés et points d'exclamation s'étaient accumulés au bout de trois lectures. Et je comptais le lire une quatrième fois pendant le vol Hambourg-Santiago du Chili.

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29 janvier 2008

LE VIEUX QUI LISAIT DES ROMANS D'AMOUR (Un viejo qui leía novelas de amor)

Le_vieux_qui_lisaitRoman de Luis Sepulveda (1989)
Prix France Culture étranger 1992
Livres de Luis Sepulveda déjà lus : Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996), Journal d'un tueur sentimental et autres histoires (1998)

Quatrième de couverture :
Lorsque les habitants d'El Idilio découvrent dans une pirogue le cadavre d'un homme blond assassiné, ils n'hésitent pas à accuser les Indiens de meurtre. Seul Antonio José Bolivar déchiffre dans l'étrange blessure la marque d'un félin. Il a longuement vécu avec les Shuars, connaît, respecte la forêt amazonienne et a une passion pour les romans d'amour. En se lançant à la poursuite du fauve, Antonio José Bolivar nous entraîne dans un conte magique, un hymne aux hommes d'Amazonie dont la survie même est aujourd'hui menacée.

Mon avis :
Et si Sepulveda avait commencé sa carrière en écrivant son meilleur roman? C'est bien l'impression qui se dégage lorsqu'on lit Le Vieux qui lisait des romans d'amour, dans lequel les thèmes chers à l'auteur, qui sont évoqués dans ses autres livres, sont ici développés et maîtrisés comme il se doit. Avec une écriture simple et parfois un peu bancale (mais peut-être est-ce simplement la faute de la traduction?) l'auteur nous fait découvrir la forêt d'Amazonie au sein de laquelle une colonie s'est installée. Sepulveda fait preuve d'une force d'évocation inégalée dans son oeuvre, nous faisant appréhender la forêt tropicale par tous les sens. Chaleur, humidité, couleurs et lumière, tout y est rendu accessible à notre imaginaire.  C'est aussi le décor rêvé qu'a choisi l'auteur pour défendre ses causes, à savoir la survie de la forêt elle-même, détruite peu à peu par les humains qui rognent progressivement le poumon de la Terre, mais aussi la survie de ses habitants d'origine, des Indiens. En l'occurence, dans ce roman, ils sont représentés par le peuple des Shuars. Délocalisés, sans cesse repoussés et maltraités, les Shuars n'ont, aux yeux des Européens colonisateurs, pas beaucoup plus de valeur que les animaux. Un seul homme arrive à faire la jonction entre les deux communautés : Antonio José Bolivar Proaño. Comme souvent chez Sepulveda, ce personnage est un solitaire envahi par les souvenirs. Veuf, blanc, Antonio a vécu des années au sein des Shuars, sans en devenir un. Des années durant lesquelles il a appris leurs coutumes, leurs codes, leurs valeurs. Mais n'étant pas un Shuar, il a dû les quitter pour retourner auprès des siens, des Blancs, tout en se méfiant de leur cruauté. Il apparaît comme un vieux fou dont on a besoin car il connaît le forêt mieux que personne. Parmi les Blancs, seul semble trouver grâce à ses yeux un dentiste farfelu qui ne vient qu'une fois par mois au village, seul lien avec le reste du monde, puisque c'est lui qui lui155076_lr_99170 amène ses romans d'amour. Parce qu'Antonio José Bolivar aime les romans d'amour. Même s'il ne lit pas très bien. Si cette marotte crée un contraste étonnant dans ce personnage ô combien terre-à-terre, elle n'a malheureusement que peu de cohérence avec la psychologie et la logique interne du héros. Mais puisque ça pouvait fournir un titre à l'auteur...
Le Vieux qui lisait des romans d'amour raconte également une histoire. À la suite de la mort d'un Blanc, la communauté d'El Idilio accuse sans vergogne les Indiens de meurtre. Mais Antonio sait que le coupable n'est autre qu'un ocelot, sorte de gros chat sauvage d'Amérique latine. Après une enquête et une traque au milieu de la forêt, accompagné d'un maire suffisant et condescendant et d'autres acolytes, Antonio va se retrouver seul face à cet adversaire menaçant. Sepulveda profite de la scène finale du roman pour rendre hommage au livre qui semble l'avoir le plus inspiré. En effet, comment ne pas penser, dans la chasse à cet animal sauvage, au capitaine Achab à la poursuite de la baleine blanche dans Moby Dick? On retrouve le même duel à un contre un, le respect de l'un pour l'autre, le combat équitable mais inévitable. Sepulveda déploie pendant toute la durée de cette scène une tension dans le style qui aiguise tous les sens du lecteur pour mieux le happer dans son récit. L'idée de climax est d'autant mieux rendue que le roman semble flotter dans un flou rythmique et narratif pendant ses trois premiers quarts. Loin d'être un chef d'oeuvre, Le Vieux qui lisait des romans d'amour est sans conteste LE livre qu'on retiendra de Sepulveda, par la qualité d'écriture et les thèmes abordés. Peut-être aurait-il fallu s'arrêter là?...

Luis Sepulveda est l'Aristochat de décembre/janvier
Elles en parlent aussi : BlueGrey Grominou Jules Laurence de Biblioblog Livrovore et Sandrounette La Nymphette Mme Patch Pom' Praline

Premières lignes :
Le ciel était une panse d'âne gonflée qui pendait très bas, menaçante, au-dessus des têtes. Le vent tiède et poisseux balayait les feuilles éparses et secouait violemment les bananiers rachitiques qui ornaient la façade de la mairie.
Les quelques habitants d'El Idilio, auxquels s'étaient joints une poignée d'aventuriers venus des environs, attendaient sur le quai leur tour de s'asseoir dans le fauteuil mobile du dentiste, le docteur Rubincondo Loachamin, qui pratiquait une étrange anesthésie verbale pour atténuer les douleurs de ses clients.
- Ca te fait mal? questionnait-il.
Agrippés aux bras du fauteuil, les patients, en guise de réponse, ouvraient des yeux immenses et transpiraient à grosses gouttes.


vieux_amour_1Ce roman a été adapté au cinéma en 2001 par Rolf de Heer sous le titre Le Vieux qui lisait des romans d'amour, avec dans les rôles principaux Richard Dreyfuss, Timothy Spall et Hugo Weaving.

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16 janvier 2008

JOURNAL D'UN TUEUR SENTIMENTAL ET AUTRES HISTOIRES (Diario de un killer sentimental ; Hot Line ; Yacaré)

journal_d_un_tueur_sentimentalNouvelles de Luis Sepulveda (1998-1999)
Livres de Luis Sepulveda déjà lus : Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996)

Quatrième de couverture :
Un tueur à gages met tout en oeuvre pour éliminer sa victime dans les délais impartis ; mais quand sa petite amie le quitte pour un autre, il perd pied... Un inspecteur enquête sur une drôle d'affaire liée à une compagnie de téléphone rose... Un riche maroquinier meurt après avoir signé un contrat d'assurance-vie dont le bénéficiaire vit au fin fond de l'Amazonie...

Mon avis :
Journal d'un tueur sentimental
S'il y a bien une trame éculée dans la littérature comme dans le cinéma policiers, c'est bien celle de la dernière mission qui va foirer, justement parce que c'est la dernière mission (et que ça n'aurait aucun intérêt de la raconter si elle ne capotait pas!). Dans cette nouvelle, Sepulveda utilise comme excuse de merdage complet le rôle de la petite amie du tueur, qui l'appelle pour lui annoncer qu'elle le quitte pour se barrer avec un autre. Là encore, pas très original. Dans ce genre de récit, si le plan foire, c'est à 90% à cause d'une fille (ne me traîtez pas de misogyne, il y a des statistiques!). Alors qu'est-ce qui vaut le coup de lire cette nouvelle de l'auteur chilien si tout a déjà été fait? La question reste en suspens, je n'en ai pas encore trouvé la réponse. Si Sepulveda pensait avoir trouvé un nouveau truc en l'intervention des sentiments dans un job qui nécessite le plus grand sang-froid, il a dû oublier que moults auteurs y avaient pensé avant lui, Graham Greene en tête. Journal d'un tueur sentimental ne peut que faire penser à Tueur à gages, tellement les points communs sont nombreux. Si le style est approprié au propos (un style sec, rappelant l'état d'esprit d'un homme froid), il en devient cliché tellement on l'a vu souvent. Et si le dénouement final se voulait un coup d'éclat, je dois lire trop de polars car je l'ai senti arriver au bout du deuxième chapitre. Certes Sepulveda dissémine ça et là des thèmes bien à lui, notamment la critique de l'hypocrisie des ONG, mais cela n'élève en rien le niveau de cette nouvelle à laquelle on a du mal à croire, ne serait-ce que parce qu'elle n'arrive jamais vraiment à nous faire comprendre pourquoi le personnage en est arrivé là. Des explications, il y en a, des sentiments nettement moins. Joli ratage.

Hot Lineluissepulveda
Autre lieu, autre histoire. George Washington Caucaman est muté de la police rurale chilienne à la capitale du pays pour enquêter sur une drôle d'affaire qui démarre dans le combiné d'un téléphone rose. Le personnage de cette nouvelle est clairement plus réussi que celui de la précédente. Sepulveda s'attarde aussi plus longuement sur ce qui le rend un auteur particulier, à savoir le thème du choc des cultures entre vie urbaine et communion avec la nature. En cela Hot Line vaut un peu plus que Journal d'un tueur sentimental. Mais, si le début démarre par une scène cocasse qui nous met le sourire aux lèvres, le reste de l'histoire abandonne peu à peu son humour corrosif pour laisser place à une mélancolie et une amertume qui, si elles sont plutôt bien exprimées et font réfléchir, semblent en totale incohérence avec le cheminement de l'enquête. D'ailleurs, toute l'histoire paraît trop grotesque pour être crédible. Finalement George Washington Caucaman et sa compagne auraient mérité un roman bien à eux, sur la construction de leur couple et sur l'adaptation du héros à la ville de Santiago, plus que cette enquête moralisatrice qui perd le lecteur dans la logique de déroulement.

Yacaré
Le personnage de cette nouvelle souffre des mêmes défauts que celui de la première : transparence, déjà-vu... Il est d'autant plus dommage que l'enquête commence avec le commissaire Arpaia et son acolyte Pietro Chielli, duo italien haut en couleurs qui auraient donné à l'histoire un point de vue et un humour supplémentaires. Adepte du cliché, Sepulveda ouvre sa nouvelle par la scène du crime, tel Agatha Christie, dans une ambiance mafieuse qui vous fera entendre les magnifiques notes que Nino Rota offrit à Coppola pour Le Parrain. Au bout de la troisième nouvelle, on commence à connaître le loustic : on sait qu'on aura le droit à ses thèmes de prédilection. Bingo! Interviennent un sorcier de l'Amazonie bénéficiaire d'une assurance-vie et la tribu entière des Anarés, sortes de pygmées de la forêt équatoriale. Pillage de culture par les industriels, écrasement des valeurs, Sepulveda défend encore sa cause. Ce qui n'empêche aucunement Yacaré de prendre des faux airs d'un mauvais épisode de James Bond.

Sepulveda est un auteur touchant et engagé, qui lutte depuis des années pour la préservation de la forêt amazonienne. S'il a su mettre à profit son combat et son amour de la nature dans Le Vieux qui lisait des romans d'amour (que j'ai lu après ce recueil), il nous prouve ici qu'à trop vouloir butiner d'un genre à l'autre, on ne fait que mettre en évidence ses propres faiblesses.

Ils en parlent aussi : Yohan Yueyin

Premières lignes :
La journée avait mal commencé, ce n'est pas que je sois superstitieux mais je crois qu'il y a des jours comme ça où il vaut mieux ne pas accepter de contrat, même contre un chèque à six zéros, net d'impôts. La journée avait mal commencé et tard, j'avais atterri à Madrid à 6h30, il faisait très chaud et sur le chemin de l'hôtel Palace le taxi s'était obstiné à me faire une conférence sur la Coupe d'Europe de football. J'avais eu envie de lui poser le canon d'un .45 sur la nuque pour qu'il ferme sa gueule, mais je n'avais pas ça sur moi et un professionnel ne fait pas d'histoires avec un crétin, même un taxi.

Luis Sepulveda est l'Aristochat du mois.

 

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06 janvier 2008

HISTOIRE D'UNE MOUETTE ET DU CHAT QUI LUI APPRIT À VOLER (Historia de una gaviota y del gato que le enseñó a volar)

9782864244905_bRoman de Luis Sepulveda (1996)
Livres de Luis Sepulveda déjà lus : aucun

Quatrième de couverture :

Zorbas le chat grand noir et gros a promis à la mouette qui est venue mourir sur son balcon de couver son dernier oeuf, de protéger le poussin et de lui apprendre à voler. Tous les chats du port de Hambourg vont se mobiliser pour l'aider à tenir ces promesses insolites.

Mon avis :
Sur une trame simple (voire simpliste, histoire pour enfants oblige), Sepulveda prend l'occasion de ce conte pour inclure nombre des valeurs auxquelles il est attaché. Dès le départ, l'homme et son manque de respect envers la nature, en l'occurence l'océan, sont pointés du doigt par l'évocation d'une marée noire. L'auteur avait déjà prouvé son fort engagement écologique dans sa jeunesse militante, mais également dans son premier roman : Le Vieux qui lisait des romans d'amour. Si l'homme se fait très discret dans le déroulement de l'action (il n'intervient vraiment qu'une fois), son influence se fait sentir comme une menace, une ombre planant non seulement sur les mers, mais aussi sur le monde animal en général. Pour enfoncer le clou, le seul animal réellement méchant et gênant nos héros dans l'accomplissement de leur mission est un singe, soit celui qui est le plus proche de l'homme. Dès les premières pages, Sepulveda prend le parti de bannir l'homme de son histoire, pour rendre le monde à ceux qui le respectent.sepulveda230502
Mais "L'Histoire de la mouette et du chat" est avant tout une histoire de tolérance, d'entraide et d'engagement. Le roman part du principe que tous les animaux peuvent se comprendre (seul l'homme en semble incapable), et c'est grâce à ce parti pris qu'une mouette annonce ses dernières volontés à un chat, qui les accepte. Dans cet acte interviennent plusieurs paramètres et valeurs. Le dialogue entre les deux animaux implique tout d'abord la tolérance entre espèces. Sepulveda mentionne explicitement son point de vue sur l'acceptation de la différence. La dimension à laquelle on pense le moins est qu'en plus d'être deux bêtes différentes, le chat et la mouette, suivant l'ordre naturel, sont surtout un prédateur et sa proie. Le sacrifice de Zorbas est d'autant plus grand qu'il doit à la fois s'adapter à un nouveau compagnon, mais également combattre ses instincts de fauve. Même s'ils ne sont pas mentionnés dans l'histoire, ils ajoutent un élément de suspense dans la relation entre le minou et le poussin. Le roman traite aussi du thème de l'engagement, et de l'importance de tenir sa parole et de faire face aux responsabilités que cela implique. En plus de l'enseignement que Zorbas doit inculquer à Afortunada, cet engagement se retrouve dans le comportement des autres chats qui décident d'aider Zorbas dans sa mission, au nom d'une solidarité entre félins. Entre gang des rues et mafia à griffes, les amis de chat noir sont l'occasion d'ancrer le conte dans une dimension moins pédagogique et plus narrative, étant source de l'humour présent dans le roman, malgré la lourdeur de certains gags (notamment Colonello qui se fait régulièrement "enlever les miaulements de la bouche"). Dans une langue agréable aux images fortes, Sepulveda nous offre un conte certes simpliste, mais qui donne à réfléchir, et qui aurait certainement gagné à être étoffé. On lui pardonnera ses quelques incohérences et sa tendance au manichéisme enfantin.

Elles en parlent aussi : Gambadou Isabelle

Premières lignes :
- Banc de harengs à bâbord! annonça la vigie et le vol de mouettes du Phare du Sable Rouge accueillit la nouvelle avec des cris de soulagement.
Il y avait six heures qu'elles volaient sans interruption et bien que les mouettes pilotes les aient conduites par des courants d'air chaud agréables pour planer au-dessus de l'océan, elles sentaient le besoin de refaire leurs forces, et pour cela quoi de mieux qu'une bonne ventrée de harengs.
Elles survolaient l'embouchure de l'Elbe dans la Mer du Nord. D'en haut elles voyaient les bateaux à la queue leu leu, comme des animaux marins patients et disciplinés, attendant leur tour pour gagner la pleine mer et là, mettre le cap vers tous les ports de la planète.

Luis Sepulveda est l'Aristochat du mois.


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