05 mai 2008
L'HOMME AUX CERCLES BLEUS
Roman de Fred Vargas (1991)
Livres de Fred Vargas déjà lus : Ceux qui vont mourir te saluent (1994), Debout les morts (1995), Un peu plus loin sur la droite (1996), L'Homme à l'envers (1999), Pars vite et reviens tard (2001)
Quatrième de couverture :
"Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors?"
Depuis quatre mois, cette phrase accompagne des cercles bleus qui surgissent la nuit, tracés à la craie sur les trottoirs de Paris. Au centre de ces cercles, prisonniers, un débris, un déchet, un objet perdu : trombone, bougie, pince à épiler, patte de pigeon...
Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent : un maniaque, un joueur.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite sont de mauvais augure. Il le sait, il le sent : bientôt, de l'anodin saugrenu on passera au tragique.
Mon avis :
Fred Vargas est un auteur très sympathique. J'ai déjà eu l'occasion de le dire dans les pages de ce blog. Il semblerait pourtant que lire l'ensemble de son oeuvre amène le lecteur à perdre la magie qui entoure la découverte de son univers. En somme, trop de Vargas tue la Vargas! Si je louais avant la cohérence de son monde, faisant croiser ses personnages d'un roman à l'autre et mettant en avant les traits communs attachants qui relient chacun de ses livres, ils apparaissent, au fur et à mesure que je remonte sa bibliographie, comme des gimmicks qui donnent l'impression de lire peu ou prou la même chose. Et si, au fond, Fred Vargas écrivait toujours le même roman?
C'est effectivement la question qui m'est venue à l'esprit en tournant les pages de L'Homme aux cercles bleus, le roman le plus ancien de l'auteure que j'ai lu à ce jour. Toute la structure qui fera de ses romans suivants des best-sellers attirant des milliers de fans est déjà posée. Le commissaire Adamsberg s'intéresse à une affaire de moeurs anodine en
sentant le danger arriver, et est amené à rencontrer une galerie de personnages cocasses, dont trois qui habitent un immeuble dont les étages sont classés selon un certain ordre. Mis à part L'Homme à l'envers, ce résumé colle parfaitement à tous les autres romans de Vargas que j'ai lus. Est-ce un défaut pour autant? Oui et non. Il est vrai que c'est une caractéristique que l'on a maintes fois reprochée à Alfred Hitchcock au cinéma, par exemple, et pourtant cela ne fait pas de sa filmographie une oeuvre mineure. Cependant, Hitchcock profitait de ce schéma classique pour aborder d'autres thèmes, ou le traiter différemment à chaque fois. Il semblerait que Fred Vargas n'ait pas été aussi inspirée que le cinéaste britannique, ou qu'elle n'ait pas son talent. Comme je le disais au début de cet article, l'univers de Vargas apparaît très cohérent d'un roman à l'autre. Mais cette cohérence cache surtout une répétitivité qui saute aux yeux lorsqu'on lit ses polars à des intervalles relativement courts. L'écrivain n'utilise pas une formule pour aborder des thématiques sous un angle personnel, elle décline seulement un schéma dont elle change les motifs. Remplacez les cercles bleus par des quatre noirs à l'envers, et vous obtiendrez Pars vite et reviens tard. Substituez les locataires de Mathilde Forestier aux Evangélistes, et le résultat donnera Debout les morts.
Lorsqu'on lit Agatha Christie, on peut avoir le même problème. Seulement Dame Agatha nous éblouit toujours par son imagination en ce qui concerne les méthodes meurtrières et les rebondissements spectaculaires. Fred Vargas ayant choisi de baser ses romans sur ses personnages et non sur l'intrigue, il ne nous reste plus grand-chose à se mettre sous la dent passé les trente premières pages.
Ils en parlent aussi : Clarabel Lou Nicolas Praline
Premières lignes :
Mathilde sortit son agenda et nota : "Le type qui est assis à ma gauche se fout de ma gueule."
Elle but une gorgée de bière et jeta un nouveau coup d'oeil à son voisin, un type immense qui pianotait sur la table depuis dix minutes.
Elle ajouta sur son agenda : "Il s'est assis trop près de moi, comme si l'on se connaissait alors que je ne l'ai jamais vu. Certaine que je ne l'ai jamais vu. On ne peut pas raconter grand-chose d'autre sur ce type qui a des lunettes noires. Je suis à la terrasse du Café Saint-Jacques et j'ai commandé un demi-pression. Je le bois. Je me concentre bien sur cette bière. Je ne vois rien de mieux à faire."
29 octobre 2007
CEUX QUI VONT MOURIR TE SALUENT
Roman de Fred Vargas (1994)
Livres de Fred Vargas déjà lus : Debout les morts (1995), Un peu plus loin sur la droite (1996), L'Homme à l'envers (1999), Pars vite et reviens tard (2001)
Quatrième de couverture :
A priori, tous les dessins de Michel-Ange ont été répertoriés. Et
lorsque l'un d'eux fait une apparition discrète sur le marché, il y a
tout lieu de supposer qu'il a été volé. Le plus incroyable, c'est que
celui qui est proposé à Henri Valhubert, célèbre expert parisien,
provient probablement du Vatican ! Qui se risquerait à subtiliser les
trésors des archives papales ? L'affaire se complique lorsque
Valhubert est assassiné, un soir de fête, devant le palais Farnèse.
Instantanément, les soupçons se portent sur le fils de la victime. Ce
dernier fait partie d'un curieux triumvirat d'étudiants, aux surnoms
d'empereurs : Claude, Néron et Tibère. En résidence à Rome depuis
plusieurs années, tous trois entretiennent des liens singuliers avec la
veuve de Valhubert. Une femme au charme envoûtant...
Mon avis :
Second roman de l'auteure après Les Jeux de l'amour et de la mort, Ceux qui vont mourir te saluent annonce la Vargas de ses plus grands succès, sans qu'on y rencontre encore ses personnages récurrents fétiches. Car Fred Vargas a pour particularité de bâtir ses romans en façonnant d'abord ses personnages, s'intéressant à l'intrigue bien plus tard. Et déjà dans ce volume, on sent que les héros de l'histoire sont vraiment le moteur du livre. Sans être de pâles copies de ce que seront les protagonistes de ses futurs romans, on sent que certains d'entre eux ressemblent à une esquisse. L'exemple le plus frappant est le trio formé par Claude, David et Thibault, rebaptisés les "empereurs" sous les pseudonymes de Claude, Néron et Tibère, et qui ne peut que faire penser aux Evangélistes Saint-Luc, Saint-Marc et Saint-Mathieu, héros notamment de Debout les morts. Un groupe soudé aux codes bien précis et pourtant obscurs aux gens extérieurs.
Des personnages extravagants, mais attachants, de vieux adolescents (fin de la vingtaine, mais toujours étudiants) qui ont une philosophie de la vie bien particulière. Le personnage de Laura amène à se souvenir de Camille, la petite amie d'Adamsberg. À travers ces deux personnages, Vargas crée l'image d'une femme mystérieuse au milieu d'hommes à ses pieds, une femme fatale, même si elle n'est pas vraiment à l'aise sur son piédestal. L'auteure a le don pour modeler des caractères attachants et cocasses, tout en faisant planer autour d'eux une aura de mystère qui ne les éloigne jamais de la liste des suspects.
Dans Ceux qui vont mourir te saluent, Vargas entame son histoire par le même procédé que dans Pars vite et reviens tard : deux crimes (ici un vol de livre et un meurtre) se produisent simultanèment, et s'ils semblent liés, ce qui les unit semble pourtant impossible et se contredire. Ce roman tient son ambiance particulière de son décor. D'un côté une Rome touristique, carte postale, telle que l'on se l'imagine dans La Dolce Vita. De l'autre, le Vatican, son austérité et ses secrets. L'intrigue balance sans cesse de l'un à l'autre, nous enveloppant dans l'histoire entière d'une des villes les plus riches culturellement du monde. Choix plus que logique pour un écrivain qui se veut archéologue autant qu'auteure. Les élucubrations insensées des trois empereurs font face au dogmatisme de l'Eglise, nous amenant à penser que la folie et la raison peuvent se mêler et se cacher là où on les attend le moins.
Si ce roman semble un poil inachevé face à ses futures oeuvres, il a pour lui, tout de même, de voir la naissance d'un univers bien particulier qui se bâtit pierre par pierre, mot par mot.
Elle en parle aussi : Amanda
Premières lignes :
Les deux jeunes gens tuaient le temps dans la gare centrale de Rome.
- À quelle heure arrive son train? demanda Néron.
- Dans une heure vingt, dit Tibère.
- Tu comptes rester comme ça longtemps? Tu comptes rester à attendre cette femme sans bouger?
- Oui.
Néron soupira. La gare était vide, il était huit heures du matin, et il attendait ce foutu Palatino en provenance de Paris. Il regarda Tibère qui s'était allongé sur un banc, les yeux fermés. Il pouvait très bien s'en aller doucement et retourner dormir.

