26 mai 2008
UN DERNIER VERRE AVANT LA GUERRE (A Drink Before the War)
Roman de Dennis Lehane (1994)
Livres de Dennis Lehane déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
Amis depuis l'enfance, Patrick Kenzie et Angela Gennaro sont détectives privés. Ils ont installé leur bureau dans le clocher d'une église de Boston. Un jour, deux sénateurs influents les engagent pour une mission apparemment simple : retrouver une femme de ménage noire qui a disparu en emportant des documents confidentiels.
Ce que Patrick et Angela vont découvrir, c'est un feu qui couve "en attendant le jet d'essence qui arrosera les braises". En attendant la guerre des gangs, des races, des couples, des familles.
Mon avis :
Ah, Boston! Son histoire, son architecture, sa culture, ses universités, ses écrivains (Nathaniel Hawthorne, Henry James, Edgar Allan Poe, entre autres) et... sa guerre des gangs! Oubliez toutes les images de carte postale que vous avez de cette ville. Dennis Lehane utilise sa cité natale au fil de ses romans comme décor à ses héros torturés. Dès ce premier roman, Un dernier verre avant la guerre, l'auteur fait de la capitale de la Nouvelle-Angleterre un personnage à part entière, une entité tantôt grouillante, tantôt désertique, qui recèle les secrets d'une Amérique bien propre et enfouit ce qui s'écrit au dos de la carte postale. On verra passer Boston, dans ce thriller, de l'aspect newyorkesque du downtown commercial empli de monde au décor post-apocalyptique des quartiers abandonnés, une ville où le soleil ne s'arrête jamais vraiment et où la pluie ne nettoie plus grand-chose.
C'est dans ce décor que nous découvrons les premières aventures du couple vedette de l'oeuvre de Lehane : Patrick Kenzie et Angela Gennaro, duo aussi séduisant que meurtri. La qualité première de ces personnages est leur ancrage dans une réalité sociale palpable. Loin des héros de thrillers et des détectives cocasses de romans policiers, Pat et Angie s'intéressent aux secrets des autres pour oublier leurs propres cicatrices, maniant un humour à la fois
irrésistible et désabusé, dernier rempart pour échapper à leurs démons, à la folie, à la mort. Lehane entoure ses protagonistes de personnages tantôt attachants, tantôt détestables, jouant sur les apparences trompeuses et les clichés du genre. Il développe également une richesse thématique poignante, de l'enfance traumatisée à la cohabitation raciale, fondement même de la société américaine. Si l'intrigue de Un dernier avant la guerre ne pêche pas par excès d'originalité (mais ne reprochait-on pas déjà des défauts d'intrigues à Raymond Chandler, un des pères fondateurs du genre), l'auteur nous démontre un talent exceptionnel (notamment pour un premier roman) dans l'art des scènes marquantes (le face-à-face des gangs au cimetière, la course-poursuite dans la gare) autant que dans l'étude de caractères.
Lehane a digéré les meilleurs ingrédients du roman noir et du thriller, mêle suspense et interrogations sociales et humaines, et enrobe son roman dans un rythme effréné, sans oublier une pincée d'humour acide. Une recette à déguster avec soin et à consommer sans modération.
Ile en parlent aussi : Claude Gaëlle Laiezza Nicolas Sandrounette Thom Yohan
Dennis Lehane est notre Aristochat d'avril/mai.
Premières lignes :
Le feu fait partie de mes tous premiers souvenirs.
J'ai regardé Watts, Detroit et Atlanta brûler au journal du soir, j'ai vu des océans de mangroves et de palmiers partir en fumée de napalm en entendant Walter Cronkite parler de désarmement latéral et d'une guerre qui avait perdu sa raison d'être.
Mon père, qui était pompier, me réveillait souvent la nuit pour que je puisse regarder aux nouvelles les dernières images des incendies qu'il avait combattus. Je sentais son odeur de suie et de fumée, les odeurs épaisses de l'essence et du cambouis, et pour moi, assis sur ses genoux dans le vieux fauteuil, c'étaient des odeurs agréables. Il pointait du doigt quand sa silhouette traversait l'écran, ombre floue qui courait sur fond lumineux de rouges violents et de jaunes scintillants.
10 mars 2008
UN NOM DE TORERO (Nombre de torero)
Roman de Luis Sepulveda (1994)
Livres de Luis Sepulveda déjà lus : Le Vieux qui lisait des romans d'amour (1989), Le Monde du bout du monde (1989), Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996), Journal d'un tueur sentimental et autres histoires (1997-98)
Quatrième de couverture :
Entre les solitudes de la Terre de Feu et une ville - Berlin - dont le mur-frontière vient d'être mis à bas, deux hommes sont à la recherche du Croissant de Lune Errant, trésor millénaire. Juan Belmonte, dont le nom évoque celui d'un torero illustre, est un ancien guérillero exilé en Europe. Frank Galinsky travaillait jusqu'alors pour les services spéciaux de la RDA. En se retrouvant face à son ennemi intime, Juan devine qu'il lui faudra redoubler de prudence : l'existence de Veronica, jeune Chilienne brisée par les années de dictature, en dépend. Mais il comprend aussi, à quelques pas du bout du monde, que l'aventure lui permettra de payer son unique dette.
Mon avis :
Retrouvons donc notre lèche-cul préféré pour sa dernière aventure sur ces pages. Oui, autant parler de Sepulveda me fait beaucoup rire, autant lire ses livres est devenu un calvaire que je ne pense pas perpétuer toute ma vie.
La nouvelle cible de notre tête-à-claques chilienne sera le professeur d'histoire contemporaine. Notre jeune Luis a bien révisé ses leçons, surtout en ce qui concerne les dictatures sud-américaines et l'Allemagne pré-tombage de mur. Il a accumulé plein de renseignements passionnants sur ce que les livres occultent habituellement à nos chères têtes blondes. Sauf que Sepulveda, au lieu d'assimiler ses informations, nous dégueulent tout dans un foutoir monstrueux, tellement indigeste qu'on en vient à confondre les deux pays (et pourtant, pour confondre l'Allemagne et le Chili, faut y aller!). C'est tout le problème des oeuvres qui ont attrait aux services secrets et autres espions. Si l'auteur ne clarifie pas la situation dès le début et ne s'attache pas à une ligne de conduite rigoureuse, l'intrigue part vite en sucette, entre traîtres, double-espions, et innocents-qui-sont-en-fait-espions-des-méchants-mais-gentils-quand-même. Sepulveda a dû sentir dès le départ que
son intrigue était bien mince : un ancien espion doit retrouver un lot de pièces d'or pour sauver son amoureuse. Autant dire que ça ne vaut même pas une adaptation à la Allan Quatermain! Alors pour faire plus étoffé, Sepulveda décide de tout doubler, histoire de. Après tout, les Allemands sont les inventeurs du Doppelgänger, alors on va en créer un pour chacun. Ce n'est donc pas un homme qui vole les pièces d'or, mais deux. Ce sont également deux hommes qui recherchent ces pièces des années plus tard. Ils sont chacun suivis par un supérieur plus ou moins louche. Vous voyez où je veux en venir? Sauf que doubler du vide, ça n'a jamais donner de la consistance à quoi que ce soit. Ca fait juste encore plus de vide. D'aucuns pourront me dire que je suis passé à côté de ce qui fait l'intérêt du livre, que c'est une dénonciation de la cupidité de l'homme et de la condition terrible dans laquelle se trouvent ceux qui ont défendu leur pays et du jour au lendemain se sont vus étiquetés de traîtres. Que c'est un livre sur la morale et l'amour d'un homme prêt à tout pour sauver la femme qu'il aime. Oui, bon, et alors? Il n'est pas très difficile de trouver la morale du livre, étant donné que Sepulveda nous assène des extraits de conte initiatique à la Paulo Coelho entre chaque partie, mais est-ce que tout cela donne vraiment une dimension métaphysique au roman? Je n'en suis pas sûr...
Avec tout ça, rajoutez tous les tics de Sepulveda : un récit en forme de quête, l'évocation de la Terre de Feu et des Indiens qu'on massacre, et le titre. Oui, parce que Sepulveda est un auteur qui choisit des titres de merde. D'ailleurs, je me demande s'il ne construit pas un livre à partir d'un titre, et qu'il se retrouve toujours embêté pour recaser ce titre dans le roman. Prenez "Le Vieux qui lisait des romans d'amour". C'est tout mimi tout gentil. Mais franchement, est-ce que ça colle au héros de l'histoire? Non! Non seulement ce titre n'apporte rien au livre, mais en plus il trompe certains lecteurs qui s'attendent réellement à lire un récit sur un vieux qui lisait des romans d'amour. Ici, c'est pareil. "Un nom de torero", ça n'apporte absolument rien au livre, ni aucun éclairage sur le personnage concerné. Sepulveda introduit simplement toute les trente pages un personnage qui dit : "Vous vous appelez Juan Belmonte, comme le torero?" Voilà. Passionnant, n'est-il pas?
C'est donc sur cette note que je dis un adieu définitif à notre Aristochat de Décembre/Janvier. À moins d'un miracle ou d'un pari stupide que j'aurais perdu, nous ne rencontrerons plus.
Premières lignes :
Le chauffeur de L'Etoile de la Pampa écarquilla les yeux en apercevant la silhouette du cavalier sur le bord de la route. Cela faisait cinq heures qu'il roulait, les yeux rivés sur la piste toute droite et sans autre distraction que quelques nandous qu'il faisait fuir en donnant des coups de klaxon stridents. Devant lui, la route. À gauche, la pampa couverte d'herbes dures. À droite, la mer franchissant, dans un murmure de haine incessant, le détroit de Magellan. Rien d'autre.
Le cavalier était à quelques deux cents mètres et montait un mantungo, un cheval poilu qui patientait en mordillant des brins d'herbe. Le cavalier avait le corps engoncé dans un poncho noir qui couvrait également les flancs de l'animal, le chapeau de gaucho à bord court rabattu sur les yeux, et il ne bougeait pas un muscle. Le chauffeur arrêta le bus et donna un coup de coude à son aide.
21 janvier 2008
NOVECENTO : PIANISTE (Novecento : un monologo)
Roman d'Alessandro Baricco (1994)
Livres d'Alessandro Baricco déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
Né lors d'une traversée, Novecento, à trente ans, n'a jamais mis le pied à terre. Naviguant sans répit sur l'Atlantique, il passe sa vie les mains posées sur les quatre-vingt-huit touches noires et blanches d'un piano, à composer une musique étrange et magnifique, qui n'appartient qu'à lui : la musique de l'Océan dont l'écho se répand dans tous les ports.
Mon avis :
Il est difficile de parler de ce court texte de Baricco, tellement il faut le lire pour comprendre ce qui en émane. En 84 pages à peine, l'auteur crée une légende, un mythe. Un homme dont on aimerait croire l'existence. Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento est un homme à part. Il ne connaît pas le monde, et pourtant le monde le connaît. Ou en tout cas, connaît sa musique et sa légende. Novecento n'existe pas. Officiellement, cela s'entend. Sa naissance n'est inscrite nulle part. Il n'a ni identité, ni numéro de sécurité sociale, ni diplômes. Tout ce qui définit un Européen en somme. D'ailleurs, existe-t-il vraiment? Le livre de Baricco est bien un monologue, comme son sous-titre original nous le précise, et rien ne nous prouve, finalement, que le trompettiste qui joue le rôle de narrateur, n'invente pas cette histoire. Mais combien de légendes ont bâti notre culture, auxquelles nous préférons croire que de perdre nos repères? Novecento fait partie de ceux-là.
La force de ce récit réside dans le pouvoir de Baricco de créer des images fortes en peu de mots (bâtir une légende en 84 pages, avouez que c'est un tour de force!). Voilà deux semaines que j'ai fini ce livre, et pourtant je reste hanté par ce personnage ô combien fascinant, et pourtant si triste. Comment ne pas être ému pendant le climax du roman, celui où Novencento se trouve sur la passerelle du bateau pour enfin poser le pied sur la terre ferme, sentant qu'il est enfin prêt
pour cette nouvelle aventure? Ou ne pas être tendu pendant le joute de piano que notre héros dispute avec Jelly Roll Morton, soi-disant le plus grand pianiste sur terre? Sur terre, effectivement, mais sur les eaux vit un artiste qui crée une musique comme on n'en entendra jamais ailleurs. De plus, le narrateur nous raconte son amitié avec le pianiste, une amitié vraie, sans mensonge. Car Novecento, en vivant loin de la société, a eu la chance de ne pas connaître les corruptions et les humiliations qu'elle nous inflige, et l'influence néfaste qu'elle immisce en nous. Novecento est fait de ce mélange d'innocence et de sagesse propre aux grands personnages de la littérature. Comme dans les plus grands classiques, il nous met face à nos interrogations, notamment l'importance de nos rêves et la peur de la déception en s'y confrontant, sur l'identité et sur les décisions que nous devons prendre. Depuis ce livre, il me plaît d'aller au bord de la mer, de fermer les yeux, et d'écouter quelques notes de piano au large, qui me parviennent portées par le vent. Et dans ces moments-là, je sais que Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento existe bel et bien.
Ils en parlent aussi : Catherine de Biblioblog Jeanne Zaph
Premières lignes :
Ca arrivait toujours, à un moment ou à un autre, il y en avait un qui levait la tête... et qui la voyait. C'est difficile à expliquer. Je veux dire... on y était plus d'un millier, sur ce bateau, entre les rupins en voyage, et les émigrants, et d'autres gens bizarres, et nous... Et pourtant, il y en avait toujours un, un seul sur tous ceux-là, un seul qui, le premier... la voyait. Un qui était peut-être en train de manger, ou de se promener, simplement, sur le pont... ou de remonter son pantalon... il levait la tête un instant, il jetait un coup d'oeil sur l'Océan... et il la voyait. Alors il s'immobilisait, là, sur place, et son coeur battait à en exploser, et chaque fois, chaque maudite fois, je le jure, il se tournait vers nous, vers le bateau, vers tous les autres, et il criait (adagio et lentissimo) : l'Amérique. Et puis il restait là, sans bouger, comme s'il devait rentrer dans la photo, avec la tête du type qui se l'est fabriquée tout seul, l'Amérique. Le soir après le boulot, et des fois aussi le dimanche, son beau-frère l'a peut-être un peu aidé, celui qui est maçon, un type bien... au départ il voulait juste faire un truc en contreplaqué, et puis... il s'est laissé entraîner et il a fait l'Amérique...
Ce roman a été adapté au cinéma par Giuseppe Tornatore en 1998, sous le titre La Légende du pianiste sur l'océan, avec dans les rôles principaux Tim Roth, Pruitt Taylor Vince et Mélanie Thierry.
29 octobre 2007
CEUX QUI VONT MOURIR TE SALUENT
Roman de Fred Vargas (1994)
Livres de Fred Vargas déjà lus : Debout les morts (1995), Un peu plus loin sur la droite (1996), L'Homme à l'envers (1999), Pars vite et reviens tard (2001)
Quatrième de couverture :
A priori, tous les dessins de Michel-Ange ont été répertoriés. Et
lorsque l'un d'eux fait une apparition discrète sur le marché, il y a
tout lieu de supposer qu'il a été volé. Le plus incroyable, c'est que
celui qui est proposé à Henri Valhubert, célèbre expert parisien,
provient probablement du Vatican ! Qui se risquerait à subtiliser les
trésors des archives papales ? L'affaire se complique lorsque
Valhubert est assassiné, un soir de fête, devant le palais Farnèse.
Instantanément, les soupçons se portent sur le fils de la victime. Ce
dernier fait partie d'un curieux triumvirat d'étudiants, aux surnoms
d'empereurs : Claude, Néron et Tibère. En résidence à Rome depuis
plusieurs années, tous trois entretiennent des liens singuliers avec la
veuve de Valhubert. Une femme au charme envoûtant...
Mon avis :
Second roman de l'auteure après Les Jeux de l'amour et de la mort, Ceux qui vont mourir te saluent annonce la Vargas de ses plus grands succès, sans qu'on y rencontre encore ses personnages récurrents fétiches. Car Fred Vargas a pour particularité de bâtir ses romans en façonnant d'abord ses personnages, s'intéressant à l'intrigue bien plus tard. Et déjà dans ce volume, on sent que les héros de l'histoire sont vraiment le moteur du livre. Sans être de pâles copies de ce que seront les protagonistes de ses futurs romans, on sent que certains d'entre eux ressemblent à une esquisse. L'exemple le plus frappant est le trio formé par Claude, David et Thibault, rebaptisés les "empereurs" sous les pseudonymes de Claude, Néron et Tibère, et qui ne peut que faire penser aux Evangélistes Saint-Luc, Saint-Marc et Saint-Mathieu, héros notamment de Debout les morts. Un groupe soudé aux codes bien précis et pourtant obscurs aux gens extérieurs.
Des personnages extravagants, mais attachants, de vieux adolescents (fin de la vingtaine, mais toujours étudiants) qui ont une philosophie de la vie bien particulière. Le personnage de Laura amène à se souvenir de Camille, la petite amie d'Adamsberg. À travers ces deux personnages, Vargas crée l'image d'une femme mystérieuse au milieu d'hommes à ses pieds, une femme fatale, même si elle n'est pas vraiment à l'aise sur son piédestal. L'auteure a le don pour modeler des caractères attachants et cocasses, tout en faisant planer autour d'eux une aura de mystère qui ne les éloigne jamais de la liste des suspects.
Dans Ceux qui vont mourir te saluent, Vargas entame son histoire par le même procédé que dans Pars vite et reviens tard : deux crimes (ici un vol de livre et un meurtre) se produisent simultanèment, et s'ils semblent liés, ce qui les unit semble pourtant impossible et se contredire. Ce roman tient son ambiance particulière de son décor. D'un côté une Rome touristique, carte postale, telle que l'on se l'imagine dans La Dolce Vita. De l'autre, le Vatican, son austérité et ses secrets. L'intrigue balance sans cesse de l'un à l'autre, nous enveloppant dans l'histoire entière d'une des villes les plus riches culturellement du monde. Choix plus que logique pour un écrivain qui se veut archéologue autant qu'auteure. Les élucubrations insensées des trois empereurs font face au dogmatisme de l'Eglise, nous amenant à penser que la folie et la raison peuvent se mêler et se cacher là où on les attend le moins.
Si ce roman semble un poil inachevé face à ses futures oeuvres, il a pour lui, tout de même, de voir la naissance d'un univers bien particulier qui se bâtit pierre par pierre, mot par mot.
Elle en parle aussi : Amanda
Premières lignes :
Les deux jeunes gens tuaient le temps dans la gare centrale de Rome.
- À quelle heure arrive son train? demanda Néron.
- Dans une heure vingt, dit Tibère.
- Tu comptes rester comme ça longtemps? Tu comptes rester à attendre cette femme sans bouger?
- Oui.
Néron soupira. La gare était vide, il était huit heures du matin, et il attendait ce foutu Palatino en provenance de Paris. Il regarda Tibère qui s'était allongé sur un banc, les yeux fermés. Il pouvait très bien s'en aller doucement et retourner dormir.
28 août 2007
L'ALIÉNISTE (The Alienist)
Roman de Caleb Carr (1994)
Grand Prix de Littérature policière
Prix Mystère de la Critique
Livres de Caleb Carr déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
New York 1896... Un meurtrier auprès duquel Jack l'Éventreur fait
piètre figure sème aux quatre coins du Lower East Side les cadavres
d'adolescents atrocement mutilés sans provoquer la moindre réaction des
pouvoirs publics... Révolté par tant d'indifférence, Theodore
Roosevelt, alors préfet, fait appel à ses amis John Schuyler Moore,
chroniqueur criminel, et Laszlo Kreizler, aliéniste - spécialiste des
maladies mentales - pour élucider cette énigme terrifiante.
Mon avis :
En 1896, les profilers n'existaient pas. Normal, il n'y avait pas non plus ce qu'on appelle aujourd'hui des serial killers. Pourtant, ce n'est pas parce qu'une chose n'a pas de nom qu'elle n'existe pas.
Si on devait faire une comparaison, on pourrait dire que L'Aliéniste, c'est Les Experts en plein coeur de Gangs of New York. A cela près qu'ils ne sont pas de la police scientifique, mais bien des enquêteurs qui s'appuient sur les bases de la psychologie que maîtrise l'aliéniste Laszlo Kreizler. Comme Arthur Conan Doyle, Carr utilise le second couteau John Schuyler Moore comme narrateur, nous donnant un regard extérieur sur l'enquête et le héros de cette affaire. Là où l'américain fait mieux, c'est que le personnage de Moore est beaucoup plus développé que Watson, qui n'est qu'un faire-valoir de Sherlock Holmes. C'est d'ailleurs l'une des forces du roman. Faisons connaissance avec nos héros :
- Laszlo Kreizler : Directeur d'un asile, il a une approche très humaniste de son métier, et essaie d'éviter à quiconque la peine capitale. Utilisant les travaux très récents de Sigmund Freud, il a une logique implacable, mais peut montrer quelques faiblesses humaines, notamment en ce qui conerne son passé.
- John Schuyler Moore : Journaliste criminel pour un journal new-yorkais, Moore habite encore chez sa grand-mère, à Washington Square. Ce personnage de dandy sorti tout droit de chez Oscar Wilde a du mal à unir ses activités diurnes et sa vie décadente.
- Sara Howard : Une des premières femmes à travailler dans une préfecture de police, elle se révèle très utile par son expérience et son point de vue féminins, défendus par un sacré caractère!
- Marcus et Lucius Isaacson : Deux frères policiers formant un duo aussi chamailleur que complémentaire, sortes de Laurel et Hardy, en moins maladroits.
Ce clan de profilers avant l'heure est aidé de seconds rôles aussi attachants que les personnages principaux, de Stevie à Cyrus, en passant par Mary. Caleb Carr nous brosse autant de portraits de personnes qui ont souffert de leurs différences et du regard qu'on porte sur eux.
En ce qui concerne les amateurs d'enquêtes, L'Aliéniste ne les laissera pas en reste. L'auteur décortique tous les éléments scientifiques et psychologiques qui amènent nos héros à retrouver la piste du tueur, utilisant leur logique et leur savoir-faire. On est bien loin d'un Hercule Poirot qui ne se fie qu'aux indices concrets, ou d'un Sherlock Holmes qui semble tout comprendre avant tout le monde, surtout avant le lecteur! Ici les scientifiques procèdent étape par étape, revenant sur chaque nouvel élément, pour une solution d'une évidence imparable. On découvre tous les méandres de leurs réflexions à travers les dialogues de leurs conciliabules, mêlés d'humour, de doute, et parfois de mauvaise foi.
L'Aliéniste, c'est également un voyage dans les bas-fonds du New York de la fin du XIXe siècle. La ville est à l'époque en pleine mutation, en voie de devenir la superbe métropole que l'on connaît. Loin d'une New York carte-postale, Carr nous fait découvrir les conditions de vie des pauvres, la condition des enfants prostitués (victimes du tueur) et des immigrés, mais aussi tout le contexte politique qui est le fruit et la cause de cette misère extrême. Loin des considérations sur le tournant du siècle, qui amène tant d'optimisme aux riches, les pauvres n'ont aucun espoir, en sont à vendre leurs enfants et leur honneur pour manger.
A priori, il n'y a encore aucun projet d'adaptation cinéma sérieuse à ce jour, mais l'écriture de Caleb Carr est d'une telle maîtrise dans le décor et l'action, que nous pourrions voir un des plus grands thrillers apparaître sur nos écrans.
Ils en parlent aussi : Gaëlle Nicolas Yueyin
Premières lignes :
8 janvier 1919
Theodore est en terre.
Ces mots semblent vides de sens sous ma plume, aussi vides de sens que, cet après-midi, la vision de son cercueil disparaissant dans le sol sableux près de Sagamore Hill, l'endroit qu'il chérissait entre tous. Debout dans la bise de janvier qui giflait le détroit de Long Island, je pensais en moi-même : "C'est une farce, bien sûr. Il va faire sauter le couvercle, il va nous éblouir de son grand sourire ridicule et nous briser les tympans de son rire strident. Ensuite, il va nous crier qu'il y a "du pain sur la planche", que nous devons "retrousser nos manches" parce que nous sommes tous mobilisés pour aller défendre une variété rarissime de salamandre contre la rapacité d'un géant industriel prêt à installer sans vergogne une immonde manufacture en pleine zone de reproduction de ces petits batraciens." Et je voyais bien que je n'étais pas seul à nourrir de telles divagations. Tous ceux qui assistaient aux obsèques attendaient une sorte de coup de théâtre ; cela se lisait sur leurs visages. Il semble bien que ce sentiment soit largement partagé dans le pays, et même dans le monde : la disparition de Theodore Roosevelt est, tout simplement, une idée inacceptable.

