24 novembre 2008
BIG FISH (Big Fish)
Roman de Daniel Wallace (1998)
Livres de Daniel Wallace déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
He could outrun anybody, and he never missed a day of school. Animals loved him. People loved him. Women loved him (and he loved them back). And he knew more jokes than any man alive.
Now, as he lies dying, Edward Bloom can't seem to stop telling jokes - or the tall tales that have made him, in his son's eyes, an extraordinary man.
Mon avis :
Il y a quelque chose de bien frustrant avec les blogs littéraires. Autant il nous est donné la chance de pouvoir communiquer et partager avec n'importe qui en France (et même dans le monde) sur notre passion commune, autant lorsqu'il s'agit d'assister à une rencontre en chair et en livres, je me sens bien isolé dans mon Finistère sombre et humide du mois de novembre. Alors c'est avec enthousiasme (et une once de culot, il faut bien le dire) que je me suis "incrusté" dans la nouvelle thématique du Club Lire et Délires : le retour aux sources. Une idée qui m'a paru très intéressante, et qui me permettait de lire (enfin!) un roman qui trône sur mes étagères depuis un moment et qui correspondait parfaitement à cette ligne directrice.
Retour aux sources : C'est tout d'abord revenir sur le roman qui a inspiré un de mes films préférés. Effectivement, lorsque le film est sorti début 2004 en France, j'ai mis trois jours à m'en remettre, vivant dans une bulle onirique remplie de jonquilles. Ce film arrivait également pile poil lorsque je travaillais sur mon mémoire de Maîtrise dont le sujet était l'évolution du personnage burtonien à travers son oeuvre. Autant dire qu'il pointait son nez un peu tard pour pouvoir être intégré à mon étude, et pourtant il en aurait été une des étapes les plus importantes.
Je n'ai donc pu lire ce livre que par rapport au film, tellement j'en suis encore imprégné. Et le verdict est sans conteste : Burton gagne haut la main. J'avais du mal à penser qu'un auteur avait la même force créatrice et visuelle que Tim Burton, et effectivement, le réalisateur chouchou de notre époque reste le maître incontesté de l'imagination débridée. À côté de son film, le roman de Daniel Wallace paraît bien fade. La contruction de l'histoire était pourtant intéressante. Racontée sous forme de petits contes, William Bloom retrace la vie de son père alors que celui-ci est sur son lit de mort. Seulement les saynètes évoquées prennent l'allure d'ébauches lorsqu'on a vu ce que Burton en a fait. Il y est souvent question d'un événement extraordinaire raconté comme un fait normal, sobriété déstabilisante après le délire visuel du réalisateur. Et la panoplie de personnages complètement fantasmagoriques du film s'avèrent être des gens tout à fait normaux.
Retour aux sources : Mais l'histoire reste tout à fait intéressante. Alors que son père meurt, William lui reproche de n'avoir jamais parlé sérieusement avec lui. Toute communication se faisait sous forme d'histoire, de blague, de fiction. Et même dans ses derniers jours, Edward Bloom refuse d'ouvrir son coeur à son fils unique. Cependant, en retraçant le mythe qu'est devenu son père, Ed revient à l'origine de son caractère, et de la légende qui s'est créée autour de lui. Et quand un homme cherche à comprendre son père, c'est également pour comprendre d'où il vient lui-même. Il est d'ailleurs intéressant de noter que Tim Burton s'est emparé de ce projet (entre les mains de Spielberg au départ) lorsque son propre père est décédé et qu'il était à quelques mois de devenir papa à son tour. Parce que Big Fish reprend la tradition de ces contes oraux que l'on se raconte de père en fils, et qui jalonne l'histoire des Etats-Unis. On peut d'ailleurs voir dans le personnage d'Ed Bloom une Amérique encore très jeune à la recherche de sa propre culture et de sa propre mythologie (bloom = épanouissement). Le roman de Daniel Wallace reprend d'ailleurs des éléments de L'Odyssée d'Homère et de contes populaires américains. William, comme son pays, est à la recherche de figures héroïques (ici son père) pour mieux se construire.
Retour aux sources : Big Fish a été pour moi l'occasion de relire en anglais. Cela faisait des années que ça ne m'était pas arrivé (hormis les Harry Potter), et pourtant la logique voudrait que je le fasse systématiquement, étant donné mon Niveau Maîtrise LLCE Anglais (j'adore les titres pompeux!). J'ai retrouvé les plaisirs de la lecture en version originale, plus lente forcément que dans la langue maternelle, mais parsemée de réflexions sur "Comment j'aurais traduit ça?" et "Géniale cette image!". Ce fut un peu un voyage dans mes années estudiantines, insouciantes et riches de nouvelles expériences. Parce que le pouvoir de la lecture est aussi là : nous ramener à un autre soi.
Roman lu dans le cadre du Retour aux sources du club
auquel ont participé ALaure, Anjelica, BlueGrey, Choupynette, EtoileDesNeiges, Erzébeth et Yueyin. Une bise à chacune!
Premières lignes :
On one of our last car trips, near the end of my father's life as a man, we stopped by a river, and we took a walk to its bank, where we sat in the shade of an old oak tree.
After a couple of minutes my father took off his shoes and his socks and placed his feet in the clear-running water, and he looked at them there. Then he closed his eyes and smiled. I hadn't seen him smile like that in a while.
Suddenly he took a deep breath and said, "This reminds me."
18 août 2008
FRANK ET BILLY (Another Marvellous Thing)
Roman de Laurie Colwin (1988)
Livres de Laurie Colwin déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
- Chapitre un, Frank et Billy viennent de coucher ensemble. Ils sont au lit depuis Dieu sait combien de temps. Sans aucun doute, ils coucheront à nouveau ensemble, et le plus drôle de l'histoire, c'est qu'ils sont tous deux mariés, et chacun de son côté! Vous parlez d'une situation! Depuis quand cela dure-t-il? serait-on en droit de demander. Qui posera la question le premier?
- Depuis quand cela dure-t-il?
- Tu n'étais pas obligé de me donner la réplique, rétorqua Billy, et le silence s'installa entre eux.
Mon avis :
Les opérations estivales du genre "Pour trois livres achetés, un offert" vous permettent parfois de tomber sur de petites surprises. Malheureusement les surprises ne sont pas toujours bonnes! Pourtant, j'aurais dû me douter qu'il y avait un truc qui clochait avec ce bouquin. Mais regardez-moi cette couverture!!! Ou comment assassiner la carrière d'un livre! Ce n'est pas que cette sublime et kitchissime composition cucul-pâtissière ait un lien direct avec l'histoire (d'ailleurs, ça n'a absolument rien à voir!), mais j'aurais dû y voir un signe, une preuve sous mon nez qu'il ne fallait surtout pas prendre ce livre. Mais le consommateur livresque est faible, surtout quand l'objet du délit est gratuit. (Enfin, ça m'ait arrivé d'avoir de bonnes surprises dans le même genre de situations : La Princesse noire de Serge Brussolo ou La Souris bleue de Kate Atkinson, pour ne citer que celles-là)
Donc me voici parti à la découverte de Laurie Colwin, auteure acclamée outre-Atlantique, surtout depuis sa mort prématurée, et non moins élogieusement critiquée dans notre pays. À travers les quelques sites que j'ai rencontrés évoquant Laurie Colwin, j'ai découvert que le mot qu'on utilisait le plus souvent était "minimalisme" (Bon, techniquement, le mot le plus souvent utilisés sur ces sites, c'était "le", mais ce n'est pas très utile pour ma critique!). Et une chose est sûre à présent : je HAIS le minimalisme. Maintenant, je sais pourquoi j'ai autant de mal avec des auteurs comme Annie Ernaux, Marguerite Duras ou Jeanne Bénameur (Je vous vois tout de suite arriver, à me chercher la petite bête misogyne qui sommeillerait en moi, mais je pourrais tout aussi bien vous parler de... enfin, machin-chose là! Vous voyez de qui je veux parler!). Pour la plupart des lecteurs, le minimalisme dans l'écriture semble être synonyme de retenue, subtilité, non-dits bouleversants... pour moi c'est juste sec, froid, chiant! Et là, la Colwin, elle a fait très fort. Minimalisme du style, donc, mais également minimalisme dans l'action (on pourra pas lui reprocher de ne pas être cohérente!). Vous devez vous souvenir d'une publicité des années 90, qui vantait je ne sais plus quel produit, qui distillait une ambiance quelque peu neurasthénique avec cette fameuse réplique : "C'est sûr, le plafond est très plaisant Anja. Mais que faire?"?. Ben à côté de Frank et Billy, ça devait ressembler à l'intégrale des Taxi!
Donc, Frank et Billy est un couple adultère. Chacun est marié de son côté. Précisons tout de même qu'il s'agit d'un couple hétérosexuel. Avec une traduction de titre évasive et cette couverture, je soupçonne Le Livre de poche d'avoir voulu attirer bien malgré lui un lectorat homosexuel en mal d'histoires d'amour... Ca fait longtemps que Francis et Josephine (Frank et Billy, donc) sont ensemble. Ils ont leurs habitudes, leurs manies, mais aussi leurs lassitudes et leurs nouveaux questionnements : Que font-ils ensemble? Depuis quand ça dure? Peuvent-ils rester comme ça? Reste-t-il du café? (Ah non, là, c'est moi!) Laurie Colwin nous décrit leur quotidien, dès que l'épouse de l'un ou le mari de l'autre s'absente, lorsqu'ils se retrouvent pour discuter de tout et de rien (surtout de rien), coucher ensemble et se regarder dans le blanc des yeux. Ils ne peuvent même pas manger ensemble, car Billy n'a jamais rien à bequeter chez elle, et refuse de voir Frank chez lui. Voilà à peu près le noeud de l'intrigue!
Et pourtant, il y a sûrement du positif dans ce petit roman, mais vraiment bien caché alors! (Ah, peut-être là-bas, au fond, à gauche?) Même la structure du roman, qui était prometteuse (premier chapitre à la première personne, point de vue de Franck, puis deuxième chapitre à la troisième personne, rétablissant un équilibre, en attendant un chapitre du point de vue de Billy, qui n'arrive jamais), est saccagée par un gros raté. Un chapitre vers la fin qui semble posé là, comme un cheveu sur la soupe à la grimace. Celui-ci nous narre la grossesse de Billy, après qu'elle a quitté Frank (désolé pour les amateurs de suspense!), et amène le roman complètement ailleurs, laissant l'intrigue de côté pour y revenir plus tard. Comme si l'écrivaine avait décidé de prendre parti pour son héroïne plutôt que pour son partenaire masculin, et de lui dédier un chapitre rien qu'à elle, quitte à être hors-sujet!
Vous l'aurez compris, on ne se méfie jamais assez des livres gratuits. La prochaine fois, je prendrais l'un des nombreux Danielle Steel restants! Quitte à prendre du rose, autant qu'il y ait le sucre promis!
Elle en parle aussi : Clarabel
Premières lignes :
Ma femme est méticuleuse, élégante et bien habillée, mais ma maîtresse, elle, affiche un négligé pratiquement sans limites. Je ne dois visiblement pas être le genre d'homme à avoir une maîtresse distinguée, de celles qu'on voit dans les films français, qui ont rendez-vous au bar d'un hôtel de luxe, sortent leur étui à cigarettes d'un sac en crocodile ou retrouvent leur amant sur un pont, vêtues d'une cape à la dernière mode. Ma maîtresse me reçoit affublée d'un pantalon de velours côtelé tout usé, d'une couleur indéfinissable, mais dont on devine qu'il a été vert, d'un pull-over gris, d'une vieille chemise de son frère cadet, au col élimé, et chaussée de mocassins antédiluviens bons pour la poubelle, aux contreforts rafistolés avec du chatterton. Quand je les ai vus pour la première fois, je les ai trouvés ahurissants et j'ai dit :
- Mais qu'est-ce que tu fais avec des chaussures pareilles?
26 mai 2008
UN DERNIER VERRE AVANT LA GUERRE (A Drink Before the War)
Roman de Dennis Lehane (1994)
Livres de Dennis Lehane déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
Amis depuis l'enfance, Patrick Kenzie et Angela Gennaro sont détectives privés. Ils ont installé leur bureau dans le clocher d'une église de Boston. Un jour, deux sénateurs influents les engagent pour une mission apparemment simple : retrouver une femme de ménage noire qui a disparu en emportant des documents confidentiels.
Ce que Patrick et Angela vont découvrir, c'est un feu qui couve "en attendant le jet d'essence qui arrosera les braises". En attendant la guerre des gangs, des races, des couples, des familles.
Mon avis :
Ah, Boston! Son histoire, son architecture, sa culture, ses universités, ses écrivains (Nathaniel Hawthorne, Henry James, Edgar Allan Poe, entre autres) et... sa guerre des gangs! Oubliez toutes les images de carte postale que vous avez de cette ville. Dennis Lehane utilise sa cité natale au fil de ses romans comme décor à ses héros torturés. Dès ce premier roman, Un dernier verre avant la guerre, l'auteur fait de la capitale de la Nouvelle-Angleterre un personnage à part entière, une entité tantôt grouillante, tantôt désertique, qui recèle les secrets d'une Amérique bien propre et enfouit ce qui s'écrit au dos de la carte postale. On verra passer Boston, dans ce thriller, de l'aspect newyorkesque du downtown commercial empli de monde au décor post-apocalyptique des quartiers abandonnés, une ville où le soleil ne s'arrête jamais vraiment et où la pluie ne nettoie plus grand-chose.
C'est dans ce décor que nous découvrons les premières aventures du couple vedette de l'oeuvre de Lehane : Patrick Kenzie et Angela Gennaro, duo aussi séduisant que meurtri. La qualité première de ces personnages est leur ancrage dans une réalité sociale palpable. Loin des héros de thrillers et des détectives cocasses de romans policiers, Pat et Angie s'intéressent aux secrets des autres pour oublier leurs propres cicatrices, maniant un humour à la fois
irrésistible et désabusé, dernier rempart pour échapper à leurs démons, à la folie, à la mort. Lehane entoure ses protagonistes de personnages tantôt attachants, tantôt détestables, jouant sur les apparences trompeuses et les clichés du genre. Il développe également une richesse thématique poignante, de l'enfance traumatisée à la cohabitation raciale, fondement même de la société américaine. Si l'intrigue de Un dernier avant la guerre ne pêche pas par excès d'originalité (mais ne reprochait-on pas déjà des défauts d'intrigues à Raymond Chandler, un des pères fondateurs du genre), l'auteur nous démontre un talent exceptionnel (notamment pour un premier roman) dans l'art des scènes marquantes (le face-à-face des gangs au cimetière, la course-poursuite dans la gare) autant que dans l'étude de caractères.
Lehane a digéré les meilleurs ingrédients du roman noir et du thriller, mêle suspense et interrogations sociales et humaines, et enrobe son roman dans un rythme effréné, sans oublier une pincée d'humour acide. Une recette à déguster avec soin et à consommer sans modération.
Ile en parlent aussi : Claude Gaëlle Laiezza Nicolas Sandrounette Thom Yohan
Dennis Lehane est notre Aristochat d'avril/mai.
Premières lignes :
Le feu fait partie de mes tous premiers souvenirs.
J'ai regardé Watts, Detroit et Atlanta brûler au journal du soir, j'ai vu des océans de mangroves et de palmiers partir en fumée de napalm en entendant Walter Cronkite parler de désarmement latéral et d'une guerre qui avait perdu sa raison d'être.
Mon père, qui était pompier, me réveillait souvent la nuit pour que je puisse regarder aux nouvelles les dernières images des incendies qu'il avait combattus. Je sentais son odeur de suie et de fumée, les odeurs épaisses de l'essence et du cambouis, et pour moi, assis sur ses genoux dans le vieux fauteuil, c'étaient des odeurs agréables. Il pointait du doigt quand sa silhouette traversait l'écran, ombre floue qui courait sur fond lumineux de rouges violents et de jaunes scintillants.
24 mars 2008
LA PART DES TÉNÈBRES (The Dark Half)
Roman de Stephen King (1989)
Livres de Stephen King déjà lus : Différentes Saisons (1982), Christine (1983), La Peau sur les os (1984), Ecriture : Mémoires d'un métier (2000)
Quatrième de couverture :
Tu croyais pouvoir te débarrasser de moi. Tu pensais qu'avec un enterrement bidon pour mes fans et pour la presse, tout serait réglé. Tu te disais : "Ce n'est qu'un pseudonyme, il n'existe même pas." Tu te disais : "Fini George Stark, maintenant consacrons-nous à la vraie littérature..." Pauvre naïf! Ca a dû te faire un choc quand tu as vu la fausse tombe grande ouverte, hein? Et cette série de meurtres abominables? Exactement comme dans nos romans! Sauf que cette fois, c'est réel, bien réel.
Non, ne t'imagine pas que tu vas pouvoir si facilement te débarrasser de moi. Je suis ton double, ta part de ténèbres... Et j'aurai ta peau!
Mon avis :
Si vous décidiez d'écrire un livre, choisiriez-vous de le faire sous un pseudonyme? Après tout, il y a de nombreux avantages à devenir un auteur masqué. Pas de harcèlement dans la rue (si tant est que vous soyez un auteur à succès), liberté totale de ton et de sujet qui ne se cognera pas à la censure de vos proches, sensation grisante de berner tout le monde... Et pourtant, sans prévenir, votre gardien de l'anonymat peut se révéler plus présent que vous ne le pensiez, surtout si vous avez l'intention de revenir à votre identité première. C'est une conséquence fâcheuse que n'avait pas anticipée Thad Beaumont, le héros de ce roman, mais également Stephen King lui-même. Car il est évident que ce roman est intervenu dans la carrière de maître de l'horreur après que celui-ci a pris la décision de dire adieu à son pseudonyme Richard Bachman, auteur de Rage, Marche ou crève ou encore Running Man. King, à son habitude, utilise la littérature de genre pour traduire ses propres angoisses et les matérialiser pour mieux les combattre. Ici le pseudonyme du protagoniste prend corps alors que notre écrivain a décidé de l'enterrer une bonne fois pour toute et de se tourner vers une littérature plus "généraliste", et décide de se venger en prenant la place de son auteur. Dans son style imparable, Stephen King nous entraîne dans un tourbillon qui nous happe de plus en plus violemment, cernés que nous sommes, lecteurs, par l'angoisse et les moineaux. Ces oiseaux qui sont à la fois annonciateurs de mort, mais aussi symbole de la lutte de pouvoir entre notre écrivain et son double. D'ailleurs, je défie quiconque aura lu ce livre de rester de marbre face à un ziozio qui vous reluque du haut d'une branche. Il faut bien un mois pour se persuader que les moineaux, dans la vie, c'est inoffensif (quoique pour certains,
j'ai encore des doutes...). D'ailleurs cette utilisation des moineaux en masses compactes et silencieuses, présence menaçante ou bienveillante qui donne la chair de poule, est un cri d'amour à l'un des maîtres de Stephen King : Alfred Hitchcock. Il est évident que notre écrivain ne pouvait que rendre hommage, un jour ou l'autre, au Maître du suspense. Si la référence la plus probante est celle des Oiseaux, King rejoint également Hitch dans la construction de l'intrigue elle-même. Thad Beaumont se retrouve accusé de crimes qu'il n'a pas commis, et va devoir agir seul pour prouver son innocence. Soit le schéma préféré de Sir Alfred, qu'il a décliné dans une bonne moitié de son oeuvre. Et on peut dire que l'élève est à la hauteur de son maître : récit concis des meurtres, course-poursuite a crescendo, seconds rôles cocasses, représentation séduisante du mal... Le petit Stevie a bien appris sa leçon, et mérite même les éloges du jury. Curieux que Brian De Palma ne se soit pas jeter sur l'adaptation de ce roman...
Derrière le thriller et le roman d'épouvante se cachent les interrogations d'un écrivain. Car incarner un pseudonyme n'est pas seulement un procédé original qui permet à Stephen King d'effrayer les foules. C'est surtout l'indice de nombreuses angoisses quant au métier d'écrivain, et particulièrement à son statut à lui. Pour comprendre les enjeux de ce livre, il est peut-être bon de rappeler les circonstances qui ont amené notre auteur à créer Richard Bachman en 1977. Après le succès colossal de son premier roman Carrie, puis du suivant Salem, King se demande si ses livres se vendent sur son nom ou grâce à la qualité de leur contenu. Le constat est amer quand il découvre que les oeuvres de Bachman se rétament au box-office. Un étudiant découvre la supercherie en 1985, et King avoue tout en mettant en scène l'enterrement de son double. Les romans de Bachman sont immédiatement propulsés en tête des ventes. Si les points communs entre les deux histoires sont bien sûr nombreuses et évidentes (personnage du jeune qui découvre le pot aux roses, enterrement factice du faux auteur...), la relation entre Thad Beaumont et George Stark n'est pourtant pas la même qu'entre Stephen King et Richard Bachman. Dans le roman, Thad Beaumont prend un énorme risque à tuer son pseudo car c'est sous ce nom qu'il a du succès et qu'il est reconnu. Stephen King est amené à évoquer un autre thème : un auteur doit-il rester dans un registre ou a-t-il le droit de se diversifier? C'est également une question que l'auteur a été obligé de se poser lorsqu'il a décidé d'écrire des romans non-fantastiques. En concentrant dans La Part des ténèbres plusieurs thèmes liés à son statut d'auteur, Stephen King écrit un roman SUR le métier d'écrivain, bien plus intéressant et profond dans son analyse que son essai Ecriture : Mémoires d'un métier. Toutes les angoisses de l'écrivain y sont réunies : l'identité littéraire, le succès, mais aussi le comportement des admirateurs, car George Stark peut être vu sous l'angle d'un fan déséquilibré qui aurait récupéré l'identité enterrée du pseudonyme.
Je n'ai pas lu assez de livres de Stephen King pour annoncer assurément que c'est son meilleur. La Part des ténèbres a pour lui, cependant, de cristalliser tout ce que j'aime et qui m'intéresse chez cet auteur. Les fans de la terreur seront captivés, les amateurs de réflexion seront servis. Ce livre est en tout cas la preuve que Stephen King ne peut plus être considéré comme un "simple auteur de genre".
Ils en parlent aussi : Gaëlle Thom
Premières lignes :
La vie réelle des gens - leur vie réelle, par contraste avec leur simple existence physique - commence à des moments différents. La vie réelle de Thad Beaumont, un jeune garçon né et élevé dans le quartier de Ridgeway à Bergenfield (New Jersey), débuta en 1960. Deux choses lui arrivèrent cette année-là. La première donna forme à sa vie ; la seconde faillit bien y mettre un terme. En cette année 1960, Thad Beaumont avait onze ans.
En janvier, il envoya une nouvelle de sa main au concours de jeunes écrivains organisé par le magazine American Teen. En juin, il reçut une lettre du comité de rédaction lui disant qu'on lui avait décerné une Mention Honorable dans la catégorie fiction du concours. On y ajoutait qu'il aurait reçu le Deuxième Prix si les juges ne s'étaient aperçus qu'il lui manquait encore deux ans pour faire partie du groupe des "treize - dix-neuf ans" auquel était réservé le concours. Et on terminait en remarquant que son histoire Outside of Marty's House, travail d'une exceptionnelle maturité, méritait toutes les félicitations.
Ce roman a été adapté au cinéma en 1993 par George A. Romero sous le titre La Part des ténèbres, avec dans les rôles principaux Timothy Hutton, Amy Madigan et Michael Rooker.
12 décembre 2007
LE CARNET ROUGE (The Red Notebook)
Nouvelles de Paul Auster (1993)
Livres de Paul Auster déjà lus : Moon Palace (1990)
Quatrième de couverture :
Le carnet rouge existe bel et bien. Depuis des années, Paul Auster y consigne des événements bizarres, coïncidences, étrangetés et autres invraisemblances dont il fut un jour victime, confident ou témoin. En anecdotes de quelques pages, parfois seulement de quelques paragraphes, on peut y lire treize nouvelles archibrèves où il se révèle un collectionneur passionné (et un rien inquiet) des bons et mauvais tours que lui a réservés la réalité.
Mon avis :
Etrange objet que ce petit "carnet rouge", car il ne rentre dans aucune catégorie littéraire, et pourtant il s'apparente à toutes. La forme de petites histoires nous amène à songer à des nouvelles, mais le contenu n'est pas le fruit de l'imagination de l'auteur. On ne peut non plus parler de journal intime, car les événements reportés ne sont pas datés, et le livre ne fait l'objet d'un suivi régulier de la vie de l'auteur. Le carnet contient en fait quelques histoires qui ont inspiré Paul Auster, et plutôt significatives de la "musique du hasard", de son monde régi par les coïncidences et les signes qui relient les êtres humains entre eux. Finalement, le genre le plus adéquat auquel pourrait coller Le Carnet rouge, c'est le brouillon. Et encore, pas vraiment, puisque ces histoires ne sont aucunement l'amorce d'un nouveau roman. En fait, ce sont justes des notes. Des notes qui nous font sourire, car si on y réfléchit bien, nous sommes tous victimes ou témoins de heureux hasards ou de circonstances suspectes. Combien de fois avez-vous entendu une chanson au moment où vous y pensiez? Ou de recevoir un appel de la personne que vous étiez sur le point de joindre vous-même? Ce sont de petits incidents qu'on n'oublie bien vite. Paul Auster, lui, non seulement s'en souvient, mais en a fait le terreau qui nourrit toute son oeuvre.
Ce qui est dommage, c'est qu'on est en droit de se demander quelle est la légitimité de la publication d'un tel ouvrage. Ces anecdotes, aussi plaisantes à lire soient-elles, n'en laissent pas moins le lecteur sur sa fin, arrivé au terme des 62 pages que contient le recueil. On aurait préféré lire soient de vraies nouvelles travaillées à partir de ce matériau, soit avoir de plus nombreux exemples des coïncidences qui entourent l'écrivain. Mais là, 62 pages, faut avouer que ça fait un peu radin, tout de même! Ces pages auraient trouvé une meilleure place insérées en tant qu"anecdotes au sein d'une autobiographie que Paul Auster nous livrera sûrement tôt ou tard. Ici elle ne sont juste que l'occasion de combler un vide entre deux romans, Et en cela le livre perd un peu de sa valeur.
Il en parle aussi : Nicolas
Premières lignes :
En 1972, une de mes amies a eu des difficultés avec la loi. Elle vivait en Irlande, cette année-là, dans un petit village non loin de la ville de Sligo. Il se fait que je me trouvais là, en visite, le jour où s'est présenté chez elle le policier en civil qui venait l'assigner à comparaître devant un tribunal. L'accusation était assez grave pour nécessiter un avocat. Mon amie s'est renseignée, on lui a cité un nom, et le lendemain matin nous sommes allés en ville à bicyclette afin de rencontrer ce juriste et de lui parler de l'affaire. À mon étonnement, il travaillait pour un cabinet intitulé ARGUE AND PHIBBS*.
Ceci est une histoire vraie. S'il en est qui ne me croient pas, ils n'ont qu'à se rendre à Sligo et voir par eux-mêmes si je l'ai inventée ou non. Depuis vingt ans, cette appellation me met en joie, et bien que je puisse prouver qu'Argue et Phibbs existaient réellement, le fait que leurs deux noms aient été accouplés (formant ainsi une plaisanterie encore plus délectable, une parfait mise en boîte de la profession légale) est une chose que j'ai encore de la peine à croire.
D'après mes dernières informations (datant de trois ou quatre ans), cette firme continue de prospérer.
* To argue signifie discuter, argumenter ; les fibs sont de petits mensonges, de petites blagues - comme si un cabinet français s'intitulait CRAQUES ET ARGUS (N.d.T.)
02 décembre 2007
UNE HISTOIRE DE TOUT, OU PRESQUE... (A Short History of Nearly Everything)
Essai de Bill Bryson (2003)
Prix Aventis 2004 du meilleur livre de vulgarisation scientifique
Prix Descartes 2005 pour la communication scientifique
Livres de Bill Bryson déjà lus : Motel Blues (1989), Notes From a Small Island (1995), American Rigolos (1998), Nos voisins du dessous (2000)
Quatrième de couverture :
Posez une question, Bryson y répond dans ce livre clair, synthétique, vivant, qui conjugue avec bonheur science et sourire. Vous y apprendrez sans efforts par quels hasards, traits de génie, intuitions, déductions, expérimentations, débats, les hommes en sont arrivés à connaître le monde tel qu'ils le connaissent aujourd'hui. Tout y est (ou presque) de l'histoire des sciences, de notre planète et de l'univers. Un merveilleux compagnon, dont la lecture devrait être recommandée à tous les collégiens... et à leurs parents!
Mon avis :
Je me suis toujours revendiqué de mon esprit littéraire, même si je n'ai pas toujours compris ce que cela impliquait. Il est vrai que ma curiosité et mes goûts tendent vers ce qui est artistique, abstrait, imaginaire. On oppose bien souvent les esprits littéraires aux esprits scientifiques, et ce dès le lycée, lorsqu'on nous demande de choisir notre filière. Ces deux notions ne sont pourtant pas antinomiques. Beaucoup de scientifiques de formation sont devenus romanciers, et nombre d'écrivains sont tout autant intéressés par les sciences. Je vous raconte tout ceci pour vous expliquer à quel point la lecture d'Une histoire de tout, ou presque... relevait du défi insurmontable pour moi. Et autant dire que si Bill Bryson n'était pas l'auteur de ce livre, il y aurait eu peu de chances pour que je me penche sur son cas.
Dans cet essai, Bryson tente de retracer une histoire des sciences. Pari ô combien risqué, car résumer l'évolution de la science dans son ensemble en un seul volume relève de la folie, tout du moins du travail d'une vie entière. Et pourtant, son projet peut être considéré comme abouti. L'auteur nous enseigne ce qui lie et compose toutes les -logies et autres par lesquelles l'homme est passé pour expliquer le monde qui l'entoure. C'est donc un voyage à travers la biologie, la physique, la géologie, l'anthropologie, la zoologie, la cosmologie, l'astronomie, la botanique, la paléonthologie, et autres qui vous attend. Si vous pensiez que l'homme, de nos jours, en sait énormément, sachez que c'est ce qu'il pensait aussi il y a un siècle, et même avant. Partant d'une question fondamentale : Quelle âge a notre Terre?, qui a amené des hommes à explorer tous les éléments qui l'entouraient et le contituaient, de l'immensité du cosmos et de ses frontières
jusqu'à la minuscule échelle des atomes et des cellules qui composent tout ce qui existe, Bryson arrive à une seule conclusion : on en sait encore très peu, sur tout. Le constat est d'autant plus flippant qu'on a du mal à imaginer, alors que nous sommes dotés des moyens les plus modernes, comment 90% des questions que soulève la science ne trouve pas encore de réponse précise. Ce livre a pour conséquence de relativiser énormément de certitudes, notamment quand on prend conscience qu'en considérant l'âge de notre planète, la présence de l'homme équivaut à pas grand'chose pour elle. La Terre existait avant nous, et elle sera encore bien après nous. Nous ne sommes jamais à l'abri d'une autre période glaciaire, du bon vouloir de nos plaques tectoniques, ou de la présence du soleil. Notre présence est due à tellement de hasards et de circonstances douteuses qu'il paraît dérisoire de revendiquer un quelconque territoire. Ce livre remet également en perspective toute croyance d'un soi-disant dieu. Il paraît même inconcevable, aujourd'hui, avec les connaissances que l'on a, de penser que des millions de gens restent persuadés de la création de l'univers par une certaine entité qui veillerait sur l'humanité.
Si ce livre est passionnant par bien des aspects, il n'en demeure pas moins difficile d'accès pour une personne n'ayant, a priori, aucune affinité avec la science (en gros, moi!). Quand je pense que la quatrième de couverture conseille cet ouvrage aux collégiens, je me dis que l'auteur de ces quelques lignes auraient dû penser à fournir une aspirine avec chaque exemplaire pour ces pauvres ados. Je ne remets pas en cause le style plus qu'agréable de Bill Bryson, qui n'hésite pas à disséminer des notes d'humour à travers ces pages, tout en restant précis et pertinent dans son propos. Mais le livre aborde des notions qui, malgré toute tentative de simplification, ne peuvent être abordées trop simplement sans être trahies. Une histoire de tout, ou presque... est définitivement un livre pour adultes. Si Bryson s'amuse à jongler entre faits historique et anecdotes cocasses, certaines pages virent au name-dropping, et si certains noms sont déjà bien connus (Lavoisier, Curie, Pasteur, Reeves, Newton, et j'en passe), d'autres resteront dans ces pages sans atteindre notre mémoire, par faute d'être noyés parmi ses congénères. Bref un livre que je conseille à ceux qui, en plus d'un esprit littéraire, sont affublés d'une grosse curiosité scientifique.
Premières lignes :
Bienvenue. Et félicitations. Ravi de voir que vous y êtes arrivé. Je sais que ça n'a pas été facile - et même un peu plus compliqué que vous ne le soupçonnez.
Avant tout, il a fallu, pour que vous soyez là aujourd'hui, que des billions d'atomes errant au hasard aient la curieuse obligeance de s'assembler de façon complexe pour vous créer. Cet arrangement est si particulier qu'il n'a jamais été tenté auparavant et n'existera qu'une seule fois. Pendant les années à venir (encore nombreuses, souhaitons-le), ces minuscules particules vont accomplir sans rechigner les milliards de tâches délicates nécessaires pour vous conserver intact et vous permettre de jouir de cet état suprêmement agréable, mais pas toujours apprécié à sa juste valeur, qu'est l'existence.
25 octobre 2007
MOON PALACE (id)
Roman de Paul Auster (1989)
Livres de Paul Auster déjà lus : Moon Palace (1989)
Quatrième de couverture :
Marco Stanley Fogg : le nom même de son héros place ce roman sous le signe de l'exploration et du voyage. Et c'est bien une odyssée qui nous est offerte, dans la tradition des Mille et Une Nuits come du "grand" roman américain ; un parcours fertile en paysages fantastiques, personnages hors du commun, tribulations multiples.
Mais tout voyage est aussi une quête intérieure et initiatique. Sous l'abondance des lieux et des couleurs, le vrai périple de Marco Stanley Fogg est une recherche de l'identité, une exploration de la solitude et de l'incomplétude universelles.
Mon avis :
Il est des romans dont on se souvient avoir gardé une bonne impression, sans se souvenir d'une seule image ou d'un seul épisode. C'est pour moi le cas de Moon Palace, que j'ai lu quand j'étais encore au lycée (il y a une dizaine d'années donc). Je me rappelais que le roman m'avait parlé, mais impossible de me souvenir pourquoi. Aussi quand j'ai repris la lecture de ce livre, j'avais l'impression de découvrir un nouveau roman, une nouvelle histoire. Et j'ai retrouvé les points qui avaient dû me marquer. Car comment pourrais-je rester insensible face à cet orphelin que rien ne semble interpeler dans ce monde? : "Tu es un rêveur, mon petit, me dit-il. Ton esprit est dans la lune et, à en juger sur les apparences, il ne sera jamais ailleurs. Tu n'as aucune ambition, l'argent ne t'intéresse pas, et tu es trop philosophe pour avoir du goût pour l'art. Que vais-je faire de toi?". Ces mots me parlent toujours autant, car il me décrivent. Pourtant, la perspective de me dire que je n'ai pas changé depuis mes 17 ans me frustrent un peu, je dois bien le reconnaître.
Paul Auster nous décrit dans Moon Palace un monde dans lequel l'homme est obligé de connaître la solitude extrême pour mériter sa place dans l'humanité. C'est le chemin que va suivre M.S. Fogg, le jeune héros. Alors qu'il a perdu tous ses proches, il se retrouve sans le sou, avec pour seule compagnie des cartons de livres qu'il doit vendre au fur at à mesure pour pouvoir survivre. Loin de chercher un moyen de se sortir de cette situation, Fogg tente de mener une existence sans appât du gain, refusant le système qui veut qu'on doit travailler pour pouvoir vivre. Il vivra donc jusqu'au bout de ses limites, jusqu'au bout de ses ressources. C'est arrivé à la limite entre la vie et la mort qu'il va découvrir des valeurs auxquelles il ne croyait plus : l'amitié, la gentillesse, l'amour. Telle une révélation, les présences de Zimmer son ami et de Kitty, cette fille qui lui semble immédiatement liée, vont l'amener vers un altruisme total, sans intérêt. C'est ainsi qu'il rencontre Effing, un vieil aveugle qui a besoin d'un garçon de compagnie. Fogg découvre la vie extraordinaire du vieillard qui oscille entre réalité et fiction sans barrière distincte. À la mort d'Effing, Fogg rencontrera le fils de celui-ci, Barber. Entre ces trois hommes, trois vies complètements différentes, trois expériences uniques. Et pourtant tellement de points communs qui les unissent. Tous les trois feront l'expérience de la solitude et du rejet de la société des humains, tous les trois survivront grâce à l'art. Hasard ou coïncidence, l'auteur tend à nous faire penser que nos rencontres et nos vies ne sont pas fortuites. Paul Auster bâtit un monde où, si l'homme est désespéremment seul, tous les éléments de l'univers sont liés et le destin amènera inéluctablement deux particules à se rencontrer si elles peuvent former un ensemble meilleur. Comme les marées qui montent puis se retirent, la Lune attirent et poussent les individus les uns vers les autres, malicieusement elle dirige nos vies.
Elles en parlent aussi : BlueGrey Livrovore
Premières lignes :
C'était l'été où l'homme a pour la première fois posé le pied sur la Lune. J'étais très jeune en ce temps-là, mais je n'avais aucune foi dans l'avenir. Je voulais vivre dangereusement, me pousser aussi loin que je pourrais aller, et voir ce qui se passerait une fois que j'y serais parvenu. En réalité j'ai bien failli ne pas y parvenir. Petit à petit, j'ai vu diminuer mes ressources jusqu'à zéro ; j'ai perdu mon appartement ; je me suis retrouvé à la rue. Sans une jeune fille du nom de Kitty Wu, je serais sans doute mort de faim. Je l'avais rencontrée par hasard peu de temps auparavant, mais j'ai fini par m'apercevoir qu'il s'était moins agi de hasard que d'une forme de disponibilité, une façon de chercher mon salut dans la conscience d'autrui. Ce fut la première période. À partir de là, il m'est arrivé des choses étranges. J'ai trouvé cet emploi auprès du vieil homme en chaise roulante. J'ai découvert qui était mon père. J'ai parcouru le désert, de l'Utah à la Californie. Il y a longtemps, certes, que cela s'est passé, mais je me souviens bien de cette époque, je m'en souviens comme du commencement de ma vie.
04 octobre 2007
LE MONDE SELON GARP (The World According to Garp)
Roman de John Irving (1978)
National Book Award
Livres de John Irving déjà lus : L'Oeuvre de Dieu, la part du diable (1985)
Quatrième de couverture :
Livre de la génération des années quatre-vingt, ce roman aujourd'hui mythique de John Irving est la vision d'un monde chaotique, grotesque et pétri de violence en même temps qu'un merveilleux commentaire sur l'art et l'imaginaire. Récit des rapport orageux et tendres entre une mère célèbre et son fils écrivain, histoire tragique d'un homme aux prises avec ses rôles de père, d'amant et d'époux, Le Monde selon Garp, avec ses personnages colorés et son foisonnement de péripéties, est bien la preuve que l'outrance et le baroque peuvent éclairer notre monde avec une incomparable justesse.
Mon avis :
Il est impossible de résumer un roman de John Irving en termes d'intrigue. Tout simplement parce que John Irving ne raconte pas des histoires ; il raconte des vies. Dans Le Monde selon Garp, Irving nous narre la vie de Garp (d'où le titre!), écrivain angoissé par le monde qui l'entoure. Ce qui est quand même le minimum pour un écrivain. L'auteur s'est inspiré d'énormément d'éléments de sa propre vie pour nourrir son récit, à tel point que l'on pourrait y voir une autobiographie déguisée, ou en tout cas romancée. D'aucuns diront que les éléments autobiographiques n'ont pas d'importance dans un roman, seuls
comptent ce que l'auteur en fait et son imagination. Là où Irving se révèle être un écrivain brillant, c'est qu'il dépasse ce sempiternel débat pour en faire un des sujets de son roman. Garp sera victime, lui aussi, de ce genre d'attaques à propos de ses écrits. Irving utilise son personnage comme un vecteur des angoisses de l'écrivain, comme une réponse aux courrier des lecteurs. Cette mise en abyme dessert une étude passionnante sur le métier d'écrivain et sur la notion de fiction.
Mais John Irving n'a pas écrit un essai, mais bien un roman. À travers les péripéties qu'il essuie et les personnages qu'il rencontre, Garp se révèle être le catalyseur des angoisses de la société de son époque. C'est une véritable éponge qui emmagasine la peur (notamment pour ses enfants) et les travers de ses concitoyens, un personnage promis à une éternelle souffrance. Du fait de l'éducation qu'il a reçue de sa mère célibataire, Garp est relativement naïf, et n'ayant pas été corrompu par la société durant son enfance, en a oublié d'apprendre à mentir. Non seulement Garp sera le témoin des défauts des autres, mais il les mettra en face de leur bassesse. C'est un personnage à mettre dans la même catégorie, même si plus complexe, d'un Forrest Gump. Comme l'anti-héros interprété au cinéma par Tom Hanks, Garp sera également incompris dans ses intentions, et sera constamment la victime d'une fausse image que les gens se font de lui, tout comme sa mère. On fera de lui ce que la société veut qu'il soit.
Irving nous dépeint ici un monde cruel, violent, et cynique. L'ironie qu'il parsème ça et là nous renvoie toujours à un monde qui a du mal à s'adapter aux changements de la société, mais questionne également l'éternel problème métaphysique sur le hasard ou le destin. Le Monde selon Garp remet en cause Dieu lui-même. Ici tout le monde doit apprendre à devenir son propre dieu, et à bâtir son monde à sa façon, un monde selon soi.
Elles en parlent aussi : BlueGrey Catherine du Biblioblog Choupynette Kesalul Praline Sandrounette
Premières lignes :
La mère de Garp, Jenny Fields, fut arrêtée en 1942 à Boston, pour avoir blessé un homme dans un cinéma. Cela se passait peu de temps après le bombardement de Pearl Harbor par les Japonais, et les gens manifestaient une grande tolérance envers les militaires, parce que, brusquement, tout le monde était militaire, mais Jenny Fields, pour sa part, restait inébranlable dans l'intolérance que lui inspirait la conduite des hommes en général et des militaires en particulier. Dans le cinéma, elle avait dû changer trois fois de place, mais, le soldat s'étant chaque rapproché un peu plus, elle avait fini par se retrouver le dos contre le mur moisi, avec, entre elle et l'écran, un stupide pilier qui lui bouchait pratiquement la vue ; aussi avait-elle pris la décision de ne plus bouger. Le soldat, quant à lui, se déplaça une nouvelle fois et vint s'asseoir près d'elle.
Ce roman fut adapté au cinéma par George Roy Hill en 1982 sous le titre Le Monde selon Garp, avec dans les rôles principaux Robin Williams, Mary Beth Hurt et Glenn Close.
18 septembre 2007
L'ANGE DES TÉNÈBRES (The Angel of Darkness)
Roman de Caleb Carr (1997)
Livres de Caleb Carr déjà lus : L'Aliéniste (1995)
Quatrième de couverture :
New York, juin 1897. L'épouse éplorée d'un diplomate espagnol engage la détective Miss Sara Howard pour lui venir en aide : sa petite fille a disparu...
Immédiatement, l'équipe de Laszlo Kreizler se reconstitue autour de Sara, et de déductions en analyses, le profil psychologique du kidnappeur apparaît peu à peu sur leur grand tableau noir. Se dresse progressivement le portrait d'un être dont les mobiles ne sont pas politiques, d'une personnalité en proie à une étrange perversion, d'un tueur d'enfants ayant toutes les apparences de la normalité.
Mon avis :
Littéralement bluffé par L'Aliéniste, je n'ai pu attendre très longtemps avant de me plonger dans sa suite, L'Ange des ténèbres. Et là encore, j'ai retrouvé ce que j'avais tant aimé dans le premier opus. L'équipe du Dr. Kreizler se réunit donc une fois de plus, pour cerner ce qu'ils pensent n'être au départ qu'un kidnappeur. Il va s'avérer bien vite que le profil du coupable est bien plus complexe. En l'occurence il s'agit d'une femme, Libby Hatch, qui souffre d'une pathologie liée à la maternité. Mais plus qu'un simple cas clinique, la tueuse d'enfant se révèle capable de créer autour d'elle un sentiment de terreur, de manipuler quiconque l'approche. Elle ne laisse qu'entrevoir le côté de sa personnalité qui lui fera parvenir à son but, si bien que chacun en a une image différente. Plus qu'une simple criminelle, Libby Hatch est devenue un mythe, une rumeur, une réputation. En cela elle n'est pas loin d'être le pendant féminin de Kaiser Söze, la légendaire force du mal qui plane tout le long du film Usual Suspects. Personne ne semble l'avoir vraiment connue, chaque témoignage apporte un élément à sa personnalité, une facette à cette énigme. Et c'est bien ce personnage qui fait la force du roman. Personnage qui nous met également face à une des plus grandes crimes qui existent : l'infanticide. Thème qui inspire bien des écrivains à notre époque...
Autre élément intéressant, l'auteur a décidé de changer de narrateur, et incombe au jeune Stevie de nous relater cette aventure, remplaçant le journaliste John Schuyler Moore. Le procédé est amusant car il amène un regard nouveau sur certains personnages, comme justement Moore, mais aussi une autre expérience du New York de la fin du XIXe siècle. En prêtant son récit à un garçon de 15 ans, Carr tend à alléger le style de son écriture, notamment dans les accroches de fin de chapitre, manque évident de finesse romancière. Par contre, l'auteur oublie bien souvent son narrateur et lui confère une facilité d'écriture peu crédible pour un jeune homme de cet âge, tardivement lettré qui plus est.
Là où ce roman accuse une infériorité par rapport à son prédécesseur, c'est dans sa longueur. Carr, qui maîtrisait habilement l'ellipse dans L'Aliéniste, ne nous évite pas ici des passages entiers où il s'écoute écrire, notamment lorsque l'enquête se déplace de New York à la ville provinciale de Ballston Spa. Il se rend également coupable de facilités scénaristiques, que ce soit dans l'intérêt de déplacer son narrateur pour qu'il soit témoin de tout, ou dans la création du personnage d'El Niño, qui n'a pas vraiment de raison d'être dans l'intrigue, si ce n'est d'apparaître quand on en a besoin. Et que penser de l'intervention du personnage de Theodore Roosevelt en deux ex machina dans la dernière partie du roman, si ce n'est une impasse dont l'auteur ne voyait comment s'extirper.
Si le plaisir est toujours présent de retrouver les héros de L'Aliéniste, et d'admirer à quel point Caleb Carr est doué pour inventer des tueurs marquants, l'essoufflement que nous procure ces 725 pages nous laissent comme un goût de déception.
Ils en parlent aussi : Gaëlle Nicolas
Premières lignes :
Il y a probablement une façon bien tournée de commencer une histoire comme celle-là, une accroche habile pour attirer les gogos plus sûrement que le meilleur bonneteur de la ville. Mais la vérité, c'est que je n'ai pas la langue assez bien pendue ni l'esprit assez vif pour ce genre de jeu. Les mots n'ont pas joué un grand rôle dans ma vie, et si, avec les années, j'ai rencontré un grand nombre de ceux qui passent pour les grands penseurs et les beaux parleurs de notre époque, je suis resté ce qu'on appelle un homme simple. Et une façon simple de commencer me conviendra parfaitement.
06 septembre 2007
ÉCRITURE : MÉMOIRES D'UN MÉTIER (On Writing : A Memoir of the Craft)
Essai de Stephen King (2000)
Livres de Stephen King déjà lus : Différentes Saisons (1982), Christine (1983), La Peau sur les os (1984)
Quatrième de couverture :
Quand Stephen King se décide à écrire sur son métier et sur sa vie, un
brutal accident de la route met en péril l'un et l'autre. Durant sa
convalescence, le romancier découvre les liens toujours plus forts
entre l'écriture et la vie. Résultat : ce livre hors norme et génial,
tout à la fois essai sur la création littéraire et récit
autobiographique. Mais plus encore révélation de cette alchimie qu'est
l'inspiration. Une fois encore Stephen King montre qu'il est bien plus
qu'un maître du thriller : un immense écrivain.
Mon avis :
Vous pensiez que le métier d'écrivain vous était inaccessible? Vous ne saviez pas comment faire pour améliorer vos premiers écrits? Ou vous pensiez peut-être que votre style foisonnant et votre talent incommensurable ne pouvaient être compris par ces maisons d'édition vénales qui refusent de vous publier? Ce livre est pour vous!
Quand Stephen King décide d'écrire sur son métier, il le fait à la Stephen King : il rue dans les branquards, il y va franco, sans se soucier de ce qu'on peut penser de lui. Dès le départ, il nous l'énonce : Ce livre n'est pas bien long, pour la simple et bonne raison que la plupart des livres qui parlent d'écriture sont pleins de conneries. Les romanciers, moi y compris, ne comprennent pas très bien ce qu'ils font, ni pourquoi ça marche quand c'est bon, ni pourquoi ça ne marche pas quand ça ne l'est pas. J'imagine qu'il y aura d'autant moins de conneries ici que le livre sera court. Et ceci vient d'un auteur dont on a souvent critiqué le succès et qu'on soupçonnait de dissimuler une recette miracle pour vendre ses livres comme des petits pains. Si l'auteur ne vous aidera pas à trouver votre propre inspiration, seul élément qui vous demandera du travail personnel, il vous guide pour tout le reste, de ses conseils avisés et pragmatiques. À moins de ne vouloir rendre un hommage direct à Marcel Proust, évitez les adverbes, mais également tous les mots, voire les phrases, voire les paragraphes, qui ne desservent pas l'histoire. Le meilleur moyen de vous planter, c'est d'en faire trop. Je ne vais pas énoncer ses conseils en entier, rassurez-vous. Il faut absolument découvrir ce petit essai de littérature, qui sous des aspects bien sérieux, sera une bonne occasion de vous
marrer. Car s'il y a bien quelque chose qu'on ne peut pas reprocher à Stephen King, c'est bien de ne pas avoir de recul sur sa profession. Entre les conneries qu'on peut lire dans les romans des autres, comme dans les siens, dur de ne pas réaliser que la littérature est quand même joncher de beaux désastres stylistiques.
N'ayant jamais écrit d'autobiographie officielle (à ma connaissance), ce livre est également pour l'écrivain le prétexte d'évoquer des épisodes de sa vie. Rassurez-vous, il a ciblé tous les éléments qui l'ont amené à devenir écrivain, ou en tout cas ceux qui peuvent expliquer ce qu'il est aujourd'hui. Malheureusement pour les plus curieux d'entre vous, donc, vous ne saurez pas à quelle heure Stephen King est allé aux cabinets le 18 mars 1985! Si King entre malgré lui dans le cliché de l'écrivain qui a su renaître d'une enfance pauvre et pas toujours rose, il arrive à casser les images d'Epinal. Malgré la précarité de sa vie et l'absence d'un père, King a vécu une enfance heureuse, pas facile certes, mais heureuse. Il faut le lire raconter ses premières publications lycéennes, c'est passionnant.
Le livre se finit par l'évocation de l'accident survenu en 1999, pendant l'écriture de ce livre : un mini-van l'a fauché de plein fouet alors qu'il se promenait au bord de la route. Après un tel choc, Stephen King s'est vu reconsidérer beaucoup de choses, relativiser les priorités, pour finir par cette phrase mise en exergue sur la quatrième de couverture : La vie n'est pas faite pour soutenir l'art. C'est tout le contraire. Si Stephen King écrit, c'est d'abord parce qu'il aime la vie. Et nous, c'est pour ça qu'on aime Stephen King.
Elles en parlent aussi : Cuné Gaëlle
Premières lignes :
J'ai été très impressionné par les mémoires de Mary Karr, The Liar's Club. Non seulement par leur férocité, leur beauté et la manière délicieuse dont elle rend le parler local, mais aussi par leur totalité : c'est une femme qui se souvient de tout, qui se rappelle son enfance dans les moindres détails.
Je ne suis pas fait ainsi. J'ai eu une enfance bizarre, cahotique, ayant été élevé par une mère seule qui a beaucoup déménagé alors que j'étais tout petit et qui - mais je ne suis pas tout à fait sûr de ce détail - nous a peut-être mis en nourrice chez sa soeur pendant un certain temps parce qu'elle était incapable, financièrement ou psychologiquement, de tenir le coup avec deux enfants. Peut-être était-elle aux trousses de notre père qui, après avoir accumulé un paquet de dettes, avait pris la clef des champs alors que je comptais deux ans et mon frère David quatre. Dans ce cas, elle ne lui a jamais remis le grappin dessus. Si ma mère, Nellie Ruth Pillsbury King, fait partie des premières Américaines libérées, cela n'a pas été le résultat d'un choix délibéré de sa part.

