19 mai 2009
RAISON ET SENTIMENTS (Sense and Sensibility)
Roman de Jane Austen (1811)
Livres de Jane Austen déjà lus : Orgueil et préjugés (1813)
Quatrième de couverture :
Raison et sentiments sont joués par deux soeurs, Elinor et Marianne Dashwood. Elinor représente la raison, Marianne le sentiment. La raison a raison de l'imprudence du sentiment, que la trahison du beau et lâche Willoughby, dernier séducteur du XVIIIe siècle, rendra raisonnable à la fin. Mais que Marianne est belle quand elle tombe dans les collines, un jour de pluie et de vent.
Mon avis :
Je ne sais pas qui est la personne responsable de cette quatrième de couverture, mais elle mériterait d'être lapidée d'oeufs en place publique. Voici comment trahir un roman qui essaie de défendre une théorie inverse au résumé. Car bien sûr, Jane Austen, dans ce roman, joue sur la caricature initiale des deux soeurs : Elinor est un peu trop sage et sensée, Marianne un peu trop émotive et spontanée. Cependant, il ne faut pas beaucoup de temps au lecteur pour se rendre compte que les deux personnages représentent le mélange adéquat pour appréhender l'amour, le vrai, l'unique. D'ailleurs, ces deux soeurs peuvent être perçues comme une ébauche du personnage d'Elizabeth Bennet de Orgueil et préjugés, qui sait si bien évoquer ses sentiments fulgurants avec un recul tout anglican.
Dans Raison et sentiments, Jane Austen raconte donc les déboires des soeurs Dashwood avec leurs amants (au sens obsolète du terme) respectifs. Alors que Elinor s'engage dans une relation si non platonique, du moins "intellectuelle" avec Edward Ferrars, Marianne s'amourache fougueusement du jeune Willoughby, charmeur invétéré vivant chez sa tante. Et autant dire qu'à l'époque, ce n'était pas facile de se trouver un jules. Alors que Ferrars ne veut apparemment pas s'engager pour des raisons mystérieuses, si tant est qu'il soit vraiment amoureux d'Elinor, ce dont elle doute au vu de son manque d'expression sentimentale, Willoughby, lui, ne semble pas vraiment le gendre idéal, profitant de la naïveté de Marianne pour lui promettre monts et merveilles. Et comme habituellement chez Jane Austen, tout le monde va mettre son grain de sel dans ces relations.
J'ai déjà évoqué le style incroyable et inimitable de cet écrivain majeur dans mon billet sur Orgueil et préjugés, je n'y reviendrai pas, l'émerveillement et le plaisir étant intacts. La différence notoire entre ce roman et son successeur, c'est l'aspect urbain de Raison et sentiments. Alors que Orgueil et préjugés se passe exclusivement dans la campagne anglaise, cette oeuvre voit son action se dérouler en grande partie à Londres, milieu grouillant de vie et soumis à un rythme effréné. Austen en profite pour nous peindre une galerie de portraits dont elle seule a le secret, les bassesses de l'être humain étant mis en exergue pour mieux dénoncer un monde empreint de cynisme et d'absurdité. C'est un tourbillon de bals et de rencontres suffocant qui attendent les soeurs Dashwood, comme pour rappeler le tourbillon dans lequel elles se sont engagées en tombant amoureuses. L'introduction de nombreux personnages secondaires peut d'ailleurs devenir une gêne au bout d'un moment pour le lecteur (en l'occurence, moi), arrivant à confondre les amis, les voisins, les notables... Mais l'auteure ne perd jamais le fil de son histoire et le dénouement, qui voit le retour à la campagne tant aimée, ravira les plus romantiques comme les plus sceptiques, Jane Austen ayant toujours le talent de ne jamais tomber dans la mièvrerie. Vivement qu'on se revoit, elle et moi...
Roman lu dans le cadre de la ![]()
Premières lignes :
La famille Dashwood habitait depuis longtemps dans le Sussex. Elle jouissait d'une large aisance et avait établi sa résidence à Norland Park, au centre de ses domaines où ses membres avaient vécu depuis de nombreuses générations et s'étaient attiré l'estime et le respect de tout le voisinage. Le dernier descendant de cette famille était un célibataire, très avancé en âge. Pendant la plus grande partie de sa vie, il avait vécu avec sa soeur, qui gouvernait son ménage. Mais la mort de celle-ci, survenue dix ans avant la sienne, entraîna un grand changement dans sa maison ; pour compenser cette perte, il installa chez lui la famille de son neveu, Mr. Henry Dashwood, l'héritier naturel des domaines de Norland, à qui il se proposait de les léguer.
13 mai 2009
UBIQUITÉ
Roman de Claire Wolniewicz (2005)
Romans de Claire Wolniewicz déjà lus : aucun
Prix Librecourt des Lycéens 2006
Quatrième de couverture :
Adam Vollandier a 33 ans. Comptable à Meulan, c'est un homme ordinaire, sans prétention, à l'étroit dans sa vie. Jusqu'à ce que d'étranges coïncidences se produisent : en quelques jours, on le confond avec un oenologue, un cavalier, un champion de tennis... Il prend alors conscience qu'il peut s'approprier la vie des autres, et dépasser toutes ses limites.
De passage à Paris, il rencontre Rita qui le prend pour Georges Fondel, son ex-petit ami. Adam décide d'endosser cette identité et adopte la vie parisienne pour de bon. Mais il découvre vite que ce Fondel est un escroc qui a disparu sans laisser de trace après avoir volé un tableau au musée d'Orsay. Pris à son propre piège, Adam n'a d'autre choix que d'aller jusqu'au bout...
Mon avis :
Jamais auparavant il nous a été autant donné la possibilité de vivre une autre vie que la nôtre. C'est pourtant le fantasme de beaucoup de gens, voire de tous, au moins une fois. Que ce soit dans les jeux de rôles, la télé-réalité, les jeux vidéos, l'homme a enfin l'illusion qu'il peut quitter sa vie pour celle d'un autre, devenir ce qu'il n'ose être dans la réalité. C'est ce thème résolument moderne que Claire Wolniewicz aborde ici.
Même si le postulat de départ paraît aberrant (du jour au lendemain, Adam est pris pour d'autres personnes), il n'est pas impossible. Moi-même je sais avoir quelques sosies qui traînent par-ci par-là, d'Angers à l'Institut Français de Recherche pour l'Exploitation de la Mer (IFREMER). C'est l'avantage d'avoir une tronche tout ce qu'il y a de banal. Mais plus que la vie d'un autre, la question posée dans ce roman est celle-ci : Si on vous donnait la chance de changer de vie, oseriez-vous la saisir? La réponse n'est pas si évidente qu'il n'y paraît.
C'est pourtant le choix qu'ose faire Adam lorsqu'il rencontre Rita. Rappelons que pour Claire Wolniewicz, Rita est d'abord la Patronne des Causes Désespérées, et assurément, Adam en est une. Existence sans relief, sans surprise, transparente : Adam n'a rien à perdre lorsqu'il s'engage dans cette voie aventureuse. D'ailleurs il serait intéressant de tenter d'expliquer pourquoi chaque fois qu'un personnage de fiction s'ennuie dans sa vie, il est la plupart du temps comptable (banquier et assureur sont les deux professions qui suivent dans l'échelle de chiantitude). Mais le fait que Adam ose changer radicalement de vie n'est pas un fait abrupt et complètement coupé d'événements réels : certains faits amènent à cette décision : ses parents sont décédés et il rencontre une fille. Soit le bouleversement total que rencontre Adam serait-il tout simplement son passage du statut d'enfant à celui d'homme adulte. D'ailleurs son prénom en fait une figure exemplaire, une icône. Car tuer ses parents et rencontrer l'amour, n'est-ce pas ce qui construit l'identité de tout être humain? (Rangez vos flingues, je parle de symbolique!!!).
Là où git le problème, c'est que Adam décide d'emprunter l'identité d'un autre. L'équilibre trouvé est alors rompu. Notre personnage préfère céder au fantasme plutôt qu'à la réalité. C'est ainsi que le roman peut être lu comme le délire schizophrène d'un homme qui perd les pédales. Dans une lecture plus linéaire du texte ,Wolniewicz utilise l'usurpation d'identité pour mieux évoquer notre rapport à soi et aux autres. Qu'est-ce qui me définit? Un nom, une apparence, un passé? ou des décisions, des actes?
Mais n'allez pas bailler en confondant ce court roman avec un essai psychophilosophique. Ubiquité est avant tout un livre divertissant, mêlant humour et péripéties. La dernière partie flirte même dangereusement avec le thriller. Mais quand un roman vous donne à réfléchir, on ne va pas rechigner!
Roman lu dans le cadre du ![]()
Premières lignes :
On était en janvier, un mois blême, tout froid. Adam Volladier allait avoir trente-quatre ans, le quinze mars. À compter de son trente-troisième anniversaire, il avait vécu chaque jour fébrilement, attendant quelque chose, quelqu'un peut-être ; c'était bien à cet âge que Jésus avait accédé au Ciel, l'épanouissement total. Mais pour lui, les cieux étaient restés fermés et oppressants. Au bout de plusieurs mois, épuisé de tant d'espérance, il s'était retranché en lui-même, plus sûrement qu'il ne l'avait jamais fait auparavant. On ne l'y reprendrait plus. Il se sentait vaguement déçu, un peu amer, très bête surtout d'avoir cru à un geste du destin.
24 novembre 2008
BIG FISH (Big Fish)
Roman de Daniel Wallace (1998)
Livres de Daniel Wallace déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
He could outrun anybody, and he never missed a day of school. Animals loved him. People loved him. Women loved him (and he loved them back). And he knew more jokes than any man alive.
Now, as he lies dying, Edward Bloom can't seem to stop telling jokes - or the tall tales that have made him, in his son's eyes, an extraordinary man.
Mon avis :
Il y a quelque chose de bien frustrant avec les blogs littéraires. Autant il nous est donné la chance de pouvoir communiquer et partager avec n'importe qui en France (et même dans le monde) sur notre passion commune, autant lorsqu'il s'agit d'assister à une rencontre en chair et en livres, je me sens bien isolé dans mon Finistère sombre et humide du mois de novembre. Alors c'est avec enthousiasme (et une once de culot, il faut bien le dire) que je me suis "incrusté" dans la nouvelle thématique du Club Lire et Délires : le retour aux sources. Une idée qui m'a paru très intéressante, et qui me permettait de lire (enfin!) un roman qui trône sur mes étagères depuis un moment et qui correspondait parfaitement à cette ligne directrice.
Retour aux sources : C'est tout d'abord revenir sur le roman qui a inspiré un de mes films préférés. Effectivement, lorsque le film est sorti début 2004 en France, j'ai mis trois jours à m'en remettre, vivant dans une bulle onirique remplie de jonquilles. Ce film arrivait également pile poil lorsque je travaillais sur mon mémoire de Maîtrise dont le sujet était l'évolution du personnage burtonien à travers son oeuvre. Autant dire qu'il pointait son nez un peu tard pour pouvoir être intégré à mon étude, et pourtant il en aurait été une des étapes les plus importantes.
Je n'ai donc pu lire ce livre que par rapport au film, tellement j'en suis encore imprégné. Et le verdict est sans conteste : Burton gagne haut la main. J'avais du mal à penser qu'un auteur avait la même force créatrice et visuelle que Tim Burton, et effectivement, le réalisateur chouchou de notre époque reste le maître incontesté de l'imagination débridée. À côté de son film, le roman de Daniel Wallace paraît bien fade. La contruction de l'histoire était pourtant intéressante. Racontée sous forme de petits contes, William Bloom retrace la vie de son père alors que celui-ci est sur son lit de mort. Seulement les saynètes évoquées prennent l'allure d'ébauches lorsqu'on a vu ce que Burton en a fait. Il y est souvent question d'un événement extraordinaire raconté comme un fait normal, sobriété déstabilisante après le délire visuel du réalisateur. Et la panoplie de personnages complètement fantasmagoriques du film s'avèrent être des gens tout à fait normaux.
Retour aux sources : Mais l'histoire reste tout à fait intéressante. Alors que son père meurt, William lui reproche de n'avoir jamais parlé sérieusement avec lui. Toute communication se faisait sous forme d'histoire, de blague, de fiction. Et même dans ses derniers jours, Edward Bloom refuse d'ouvrir son coeur à son fils unique. Cependant, en retraçant le mythe qu'est devenu son père, Ed revient à l'origine de son caractère, et de la légende qui s'est créée autour de lui. Et quand un homme cherche à comprendre son père, c'est également pour comprendre d'où il vient lui-même. Il est d'ailleurs intéressant de noter que Tim Burton s'est emparé de ce projet (entre les mains de Spielberg au départ) lorsque son propre père est décédé et qu'il était à quelques mois de devenir papa à son tour. Parce que Big Fish reprend la tradition de ces contes oraux que l'on se raconte de père en fils, et qui jalonne l'histoire des Etats-Unis. On peut d'ailleurs voir dans le personnage d'Ed Bloom une Amérique encore très jeune à la recherche de sa propre culture et de sa propre mythologie (bloom = épanouissement). Le roman de Daniel Wallace reprend d'ailleurs des éléments de L'Odyssée d'Homère et de contes populaires américains. William, comme son pays, est à la recherche de figures héroïques (ici son père) pour mieux se construire.
Retour aux sources : Big Fish a été pour moi l'occasion de relire en anglais. Cela faisait des années que ça ne m'était pas arrivé (hormis les Harry Potter), et pourtant la logique voudrait que je le fasse systématiquement, étant donné mon Niveau Maîtrise LLCE Anglais (j'adore les titres pompeux!). J'ai retrouvé les plaisirs de la lecture en version originale, plus lente forcément que dans la langue maternelle, mais parsemée de réflexions sur "Comment j'aurais traduit ça?" et "Géniale cette image!". Ce fut un peu un voyage dans mes années estudiantines, insouciantes et riches de nouvelles expériences. Parce que le pouvoir de la lecture est aussi là : nous ramener à un autre soi.
Roman lu dans le cadre du Retour aux sources du club
auquel ont participé ALaure, Anjelica, BlueGrey, Choupynette, EtoileDesNeiges, Erzébeth et Yueyin. Une bise à chacune!
Premières lignes :
On one of our last car trips, near the end of my father's life as a man, we stopped by a river, and we took a walk to its bank, where we sat in the shade of an old oak tree.
After a couple of minutes my father took off his shoes and his socks and placed his feet in the clear-running water, and he looked at them there. Then he closed his eyes and smiled. I hadn't seen him smile like that in a while.
Suddenly he took a deep breath and said, "This reminds me."
10 novembre 2008
MÉTAPHYSIQUE DES TUBES
Roman d'Amélie Nothomb (2000)
Livres d'Amélie Nothomb déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
Parce qu’elle ne bouge pas et ne pleure pas, se bornant à quelques
fonctions essentielles – déglutition, digestion, excrétion –, ses
parents l’ont surnommée la Plante. L’intéressée se considère plutôt, à
ce stade, comme un tube. Mais ce tube, c’est Dieu.
Le lecteur comprendra vite pourquoi, et apprendra aussi que la vie de Dieu n’est pas éternelle, même au pays du Soleil levant...
Mon avis :
Ne vous fiez pas aux apparences, je ne suis pas en train d'entamer un cycle de littérature belge. Ce billet sur Amélie Nothomb suivant celui sur Benoît Peeters n'est que le fruit du hasard.
Donc Amélie Nothomb : s'il y a bien un écrivain sur lequel j'avais des a priori, c'était bien elle. Personnage médiatique haut en couleur, la seule réflexion qui me venait à l'esprit quand je la voyais apparaître sur le petit écran était : "Mais elle est complètement barge!". Incapable de vous dire si elle était intéressante ou intelligente, tellement son look, ses chapeaux, sa voix, sa gestuelle, ses goûts me laissaient... dubitatif! MAIS, je n'aime pas rester sur un a priori. C'est donc avec plaisir (enfin, un peu plus de curiosité que de plaisir, je dois l'admettre) que j'ai accepté qu'une amie me prête Métaphysique des tubes. Pourtant, j'ai un roman d'Amélie Nothomb qui m'attend sur mes étagères depuis un bon bout de temps (Mercure), mais je savais que la perspective d'avoir à rendre ce livre assez vite me mettrait un coup de pied au cul pour le lire le plus tôt possible.
Comme je vous le disais, pour moi Amélie Nothomb était d'abord une folle, aux névroses égocentrées particulièrement développées. Or, en attaquant ce roman, dès le premier chapitre, je lis que l'auteure parle d'elle en se comparant à Dieu... rien que ça! C'était pas gagné. Or, comme je le disais en débutant ce billet : "Ne vous fiez pas au
x apparences!". Si les premières lignes peuvent paraîtres incongrues, les métaphores trouvent leur cohérence et leur valeur dans l'ensemble du roman. Amélie nous parle de ses trois premières années au Japon, où son père était consul pour la Belgique. Et sa comparaison de l'enfant à Dieu est vraiment pertinente. Premièrement parce que Nothomb est née à une époque où l'on commençait à reconsidérer le rôle de l'enfant, qui est devenu le centre de la famille à la place du couple de parents. L'écrivain démontre avec subtilité comment un enfant prend le pouvoir face à des adultes qui sont en adoration devant elle, situation d'autant plus amère quand on sait les erreurs et les dérives que les nouvelles éducations ont engendrées (notamment son comportement à la limite de la tyrannie envers sa gouvernante Nishio-san). Mais également parce que l'enfant est réellement considéré comme un petit Dieu avant ses quatre ans dans la tradition japonaise. D'ailleurs Métaphysique des tubes regorge de petites anecdotes sur les us et coutumes de nos amis nippons qui sont passionnantes, comme la symbolique de la carpe ou la fête réservée aux petits garçons. L'écriture de Mademoiselle Nothomb est vive, intelligente, ironique et poétique à la fois. À travers les yeux d'un enfant, c'est le bouleversement de la vie du Japon d'après-guerre qui nous est décrite, notamment dans les rapports entre Nishio-san et Kashima-san. On peut ressentir l'ombre de Marcel Proust planer sur ce récit d'enfance. En tout cas, il aura fallu beaucoup moins de pages à Amélie Nothomb pour raconter sa genèse.
Premières lignes :
Au commencement il n'y avait rien. Et ce rien n'était ni vide ni vague : il n'appelait rien d'autre que lui-même. Et Dieu vit que cela était bon. Pour rien au monde il n'eût créé quoi que ce fût. Le rien faisait mieux que lui convenir : il le comblait.
Dieu avait les yeux perpétuellement ouverts et fixes. S'ils avaient été fermés, cela n'eût rien changé. Il n'y avait rien à voir et Dieu ne regardait rien. Il était plein et dense comme un oeuf dur, dont il avait aussi la rondeur et l'immobilité.
05 novembre 2008
ET SI C'ÉTAIT NIAIS ?
Roman de Pascal Fioretto (2007)
Livres de Pascal Fioretto déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
Printemps 2007. Alors que la rentrée littéraire approche, Christine Anxiot n'a toujours pas remis son manuscrit annuel. Son éditeur déclenche une enquête sur l'inexplicable disparition, mais les enlèvements d'écrivains continuent. Dans les milieux feutrés de l'édition s'engage alors une impitoyable chasse à l'homme de lettres...
Mon avis :
Vous avez envie de foutre des baffes à Christine Angot? Frédéric Beigbeder vous horripile? Vous pensez que Marc Levy et Anna Gavalda feraient mieux de se cantonner aux modes d'emploi de stylos Bic? Alors ce livre est fait pour vous. Avec un plaisir manifeste, Pascal Fioretto se fout ouvertement de tous les auteurs qui squattent notre petit écran et dont chaque oeuvre crée un événement médiatique dont le contenu n'est pas toujours (voire rarement) à la hauteur du nombre d'exemplaires vendus. Il ne s'agit pas ici d'essayer de faire mieux qu'eux (Peut-on battre Bernard-Henri Levy ou Frédéric Beigbeder sur le terrain de la fiction auto-nombrilisée?), mais bien de les parodier pour faire rire le lecteur. Car disons-le franchement : si le sous-titre de ce roman est "Pastiches", à savoir une imitation minutieuse d'un style, l'auteur se prend surtout à grossir les traits de nos têtes à claques préférées pour en montrer le ridicule. Je dois avouer que certaines de ces parodies (chaque chapitre étant consacré à un écrivain différent) m'ont plus amusé que d'autres. Les parties dédiées à Christine Anxiot, Mélanie Notlong et Anna Galvauda sont particulièrement savoureuses ; je me suis même surpris à pleurer de rire lorsque la copie de Christine Angot menace quiconque ose se trouver sur son chemin de le "dénoncer dans son prochain roman". D'autres chapitres, comme ceux reprenant le style de Marc Levy ou de Jean-Christophe Grangé, grossissent les tics littéraires qui opposent souvent les fans aux détracteurs. Soit la niaiserie sans limite de Marc Levis, les détails outrageusement dégueu de Jean-Christophe Rangé, mais aussi le mysticisme à deux sous de Bernard Werbeux, les logorrhées sans fin de Jean d'Ormissemon, le laconisme incroyable du héros de Fred Wargas, l'ego et le condescendance démesurés de Denis-Henri Lévi et j'en passe.
On est quand même très loin du chef d'oeuvre avec Et si c'était niais?. Notamment à cause du parti pris même du livre. Changer de ton et de style à chaque chapitre implique un agaçant manque de cohérence dans l'histoire. C'est un peu comme un film avec Leslie Nielsen. On a beau rire (ou pas) à tous ses gags, on a souvent du mal à se souvenir de l'intrigue, qui pourtant pourrait tenir sur un post-it coupé en quatre. L'autre raison pour laquelle ce livre m'a énervé au dernier moment, est l'épilogue du roman, dans lequel Fioretto se dédouane totalement de sa démarche. Oser dire qu'il les a parodiés parce que, finalement, il les aime bien, ça m'a soûlé. On ne s'aventure pas dans ce genre de projet avec la peur de se voir un procès collé au cul. Soit on assume sa part de méchanceté, soit on écrit comme Marc Levy, mais sérieusement. D'autant plus que c'est renier ce qui va motiver les lecteurs à acheter ce livre, et c'est louper une superbe campagne de pub si, effectivement, Et si c'était niais? avait emmerdé l'une de ses victimes.
Je dirai donc à M. Fioretto : Faites-nous rire, mais ne vous excusez surtout pas d'être drôle!
Ils en parlent aussi : Amanda LVE
Premières lignes :
Barbès Vertigo
Denis-Henri Lévi
L'eau glacée sur mon visage finit de me ramener à la réalité. Peu à peu, je vis se redessiner les contours de l'endroit où je me trouvais. Dans un coin sombre de la pièce, devant une étroite fenêtre, l'écran de mon ordinateur portable luisait dans la pénombre jaune.
Combien de temps "cela" avait-il duré, cette fois? Combien d'heures étais-je resté absent à moi-même, à ma mission, à cette vigilance de chaque instant à laquelle je m'astreins inlassablement, nuit et jour, depuis tant d'années? Oui, combien? Je n'en avais pas la moindre idée. Il n'y avait pas d'horloge dans ma mansarde miteuse et j'avais laissé ma montre Bréguet, cadeau de Marek Halter, en sécurité chez moi.
Chez moi! Ces deux mots me semblèrent soudain irréels. Chez moi, c'était ici et maintenant. C'était là-bas et nulle part. J'étais partout chez moi. Mais, en cet instant précis, j'étais de l'Autre Côté. Dans cet ailleurs, si loin et si proche, au-delà du fleuve.
29 octobre 2008
LA BIBLIOTHÈQUE DE VILLERS
Roman de Benoît Peeters (1980)
Livres de Benoît Peeters déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
Venu à Villers pour y conduire une enquête sur des crimes vieux de plus de cinquante ans, le narrateur se trouve entraîné, presque malgré lui, dans la plus angoissante des aventures. Plusieurs meurtres vont se produire coup sur coup dans cette ville où le temps semble s'être assoupi. D'abord simple spectateur, le narrateur se trouve soudain mêlé à cette affaire incompréhensible et dont l'étau, cependant, se resserre progressivement autour de lui...
Mon avis :
La Bibliothèque de Villers est un petit livre curieux. Un roman intéressant à découvrir, et passionnant à relire. Il s'agit ici moins d'un roman policier classique que d'un jeu avec le lecteur. Ce court récit est suivi, dans l'édition ici présente, du texte Tombeau d'Agatha Christie, dans lequel Peeters analyse et dissèque le style et l'univers d'Agatha Christie (oui, encore elle!). Il y explique notamment les rapports qui se créent entre le lecteur et les romans de Dame Agatha, les enjeux et la manipulation dont elle doit faire preuve pour appeler l'émotion du lecteur pile poil quand il faut, mais aussi la façon dont la romancière construit ses romans, pour mieux le piéger tout en lui faisant croire qu'il a une longueur d'avance (pauvre ignorant...). C'est en application à sa thèse que Peeters écrit La Bibliothèque de Villers, dans lequel il illustre ses propos. Le résultat est un court roman passionnant et intriguant, qui laisse plus de questions que de réponses après sa lecture. Pourtant, tout dans le livre est sous nos yeux, depuis le départ, pour que nous puissions deviner le coupable - puisqu'il s'agit tout de même d'un roman policier.
En terme d'intrigue, La Bibliothèque de Villers est un polar de facture classique, un peu succinte et même, osons le
dire, un peu pauvre et déjà vu. Cependant, là ne réside aucunement l'intérêt du roman. Comme je le disais au début, l'ouvrage de l'écrivain belge est à prendre comme un jeu. Le moindre détail est à considérer comme un indice. Comme le souligne la quatrième de couverture, le temps semble s'être arrêté sur la ville de Villers, en cet hiver pendant lequel va séjourner notre narrateur. Cette impression est en partie dûe à la neige omniprésente pendant la totalité de l'intrigue, mais également dans les champs lexicaux qu'utilise l'écrivain. Le héros poursuit ses aventures au sein d'un monde en noir et blanc. Contraste créé entre la neige et la nuit, me direz-vous. Et pourtant, pas une seule couleur n'apparaît au sein du texte entier. Que ce soit pour décrire les repas du narrateur : jambon blanc et café, pain noir et camembert, raie au beurre noir et plat de riz, oeufs en neige et délicieux chocolats, mais également dans les oiseaux évoqués (cygnes ou merles) ou la description des personnages (une Nigérienne/un commissaire Weiss [blanc en allemand]), cheveux très noirs/blancheur de la voix pour Albert Lessing, le bibliothécaire. L'autre motif récurrent est le chiffre 5. À quelques exceptions près, ce nombre définit la totalité des mesures qui régissent l'intrigue, la plus belle occurrence étant l'adresse de la pension dans laquelle séjourne le narrteur : 5 rue du 5 mai (05/05). Mais ne vous arrêtez pas en si bon chemin. Prêtez attention aux noms propres, des personnages aux toponymes géographiques. Faites gaffe aux dates et aux durées qui séparent chaque épisode. Souvenez-vous de ce que chaque personnage fait, dit, pense... Benoît Peeters régale les fans de romans policiers qui ont le plaisir d'une lecture participative au polar. Jamais un roman ne m'a fait autant joué le rôle d'un détective. Et là-dessus, l'écrivain ose une mise en abyme des plus savoureuses, lorsque le bibliothécaire souhaite que le livre qu'il est en train d'écrire reste à jamais sans fin... Arriverez-vous à en trouver une à celui-ci avant de devenir fou? Et si je vous disais que tous les indices apparaissent déjà dans ce billet?...
Elle en parle aussi : Lily (Merci de me l'avoir prêté!!!)
Premières lignes :
Il est près de minuit lorsque j'arrive à Villers. Depuis plusieurs minutes déjà, par la fenêtre de mon compartiment, je peux voir défiler, régulièrement alignées, les petites maisons sans caractère construites en grande série pour loger les familles ouvrières qui forment la majeure partie de la population. Epuisé par ces deux journées de voyage et la nuit blanche qui en a résulté, je n'ai, en sortant de la gare sale et mal éclairée, qu'un seul désir : dormir. Je descends au "Cheval blanc", le premier hôtel que j'aperçois. Quelques minutes sont nécessaires pour que le patron émerge de sa somnolence et me conduise en maugréant à une chambre assez miteuse où je m'endors presque immédiatement.
21 octobre 2008
BONHEUR, MARQUE DÉPOSÉE (Happiness™)
Roman de Will Ferguson (2001)
Livres de Will Ferguson déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
Qui n'a jamais rêvé de changer au moins une chose dans sa vie? Edwin Vincent de Valu le premier. Editeur chargé de la collection "Développement personnel" chez Panderic, il est pourtant incapable d'arrêter de fumer, collectionne les frustrations au travail et partage sa vie avec une désespérante écervelée. Sommé de dénicher le best-seller de la rentrée, Edwin, au pied du mur, n'a plus qu'à publier le manuscrit qu'il vient de jeter. Mais comment deviner que cet innocent manuel du bonheur, écrit par un mystérieux gourou, va réellement connaître le succès et faire grimper les ventes à toute allure? Rapides comme la peste, la joie et la satisfaction contaminent très vite la planète, fléaux menaçant l'humanité...
Mon avis :
Pendant mes quelques années en tant que libraire au rayon Sciences Humaines (dont le Développement personnel dépend), j'ai pu rencontré des dizaines de personnes qui semblaient chercher une réponse à leurs malheurs dans ces livres aux titres pour le moins raccoleurs : "Comment se faire des amis", "Quittée, moi? Jamais!" et autres "Osez le bonheur" ; et je n'ai jamais vraiment compris leur démarche. Je souhaitais juste que ça les aide à surmonter une passade difficile, que quelques phrases de bon sens commun les soulageraient. Mais une chose est sûre. Je n'ai jamais cru qu'un livre (en tout cas, ce genre de livre) puisse rendre quelqu'un heureux. C'est pourtant ce qu'a imgainé Will Ferguson. Et si quelqu'un écrivait le livre de développement personnel qui fonctionne?
Ce serait enfin le bonheur pour tout le monde, me direz-vous. FAUX! Ce serait un bordel monstrueux. Car le constat amer auquel nous met face le roman de Will Ferguson, c'est que nous vivons dans une société basée sur le malheur des gens. Nous vivons dans un univers où la consommation est le maître-mot, ce qui implique que nous soyons constamment frustré de ne jamais posséder assez pour pallier au vide intersidéral de notre existence. Conclusion qui n'est pas vraiment agréable à entendre (ici à lire, en l'occurence) mais qui est plutôt d'une honnêteté qui va à contre-courant de la mode bien pensante et placebo qui sévit depuis quelques années, et qui essaie de nous faire croire que dans les livres, les films ou la télévision, la vie est beaucoup plus belle et que si on veut, on peut parvenir à ce bonheur.
Le bonheur constant est une illusion. L'auteur démontre parfaitement ce que serait une société baignant dans le bonheur : un attroupement de gens cons, qui arrêteraient l'évolution même de l'humanité. Car comme je le dis souvent aux gens qui me reprochent de râler tout le temps : "Le monde n'a pas avancé avec des gens satisfaits!" (Bon, techniquement, il n'a pas évolué non plus grâce aux râleurs, mais grâce à ceux qui ont cherché une solution aux problèmes, mais je persiste à penser que j'ai un rôle prépondérent dans cette société!) Quand on ferme Bonheur, marque déposée, il y a de quoi déprimer. Savoir que nous sommes condamnés à vivre misérable, sous peine de devenir bête à tout jamais, on a connu des plans plus alléchants. Pourtant, tout le talent de Ferguson réside dans la magie de nous donner un goût incommensurable pour la vie. Il nous apprend à aimer ce que la vie a de merdique, car le malheur est source même de nos petits bonheurs. Il a donné naissance à l'art, l'humour, l'évolution de notre société. S'il nous arrive d'être heureux de temps à autre, c'est d'abord parce que nous vivons dans une société de merde.
Il vous sera tout de même difficile de vouloir vous pendre après avoir lu ce roman. Car si le constat est plus que déprimant, l'écrivain canadien utilise une bonne dose d'humour désopilant pour nous mettre face à nos travers de petits êtres humains perdus sur cette terre. En décrivant le monde dans sa métamorphose vers l'euphorie collective, mais également à travers les yeux d'Edwin, seul être humain à avoir gardé une part d'ironie, et donc d'humanité. Ferguson a même l'audace de trouver une fin à la hauteur de son synopsis alléchant mais néanmoins casse-gueule. La rencontre finale, entre l'éditeur et l'auteur du livre qui chamboulera l'humanité entière, est un sommet de la littérature, qui rappelle la découverte du général Kurtz dans Apocalypse Now. L'homme derrière la légende, ou comment un seul esprit peut faire basculer le monde. Si vous aussi, vous pensez que votre vie est merdique, lisez ce livre, et vous regretterez à jamais de vouloir quitter votre situation.
Merci à Katell pour son
et à Karine de me l'avoir fait parvenir.
Elles en parlent aussi : Cuné Florinette Katell Yueyin
Premières pages :
Grand Avenue traverse le coeur de la ville, de la 71e Rue jusqu'au front de mer, mais malgré ses huit voies et son terre-plein central planté d'arbres, il s'en dégage une impression d'exiguïté susceptible d'engendrer la claustrophobie.
De part et d'autre, de majestueux édifices début XXe forment deux hautes murailles ininterrompues. La plupart datent du Grand Boom de la Potasse dans les années 1920, avec tout ce qui s'ensuit : morosité chère au capitalisme calviniste et sentiment général de pesanteur. Ces édifices-là ne rigolent pas. Vue d'en haut, là où siègent les anges, Grand Avenue offre un panorama superbe, un vrai joyau de dignité architecturale. Mais en bas, au niveau de la rue, le tableau est très différent : ici, tout n'est que poussière, bruit, crasse, gaz d'échappement, taxis fous, mendiants hagards et employés de bureau pressés. Un univers de vacarme incessant où l'echo de la circulation ricoche à l'infini d'un bâtiment à l'autre dans un rugissement cacophonique. Le bruit est omniprésent. Sans issue, sans échappatoire, il est pris dans une spirale perpétuelle, un feed-back continu de brouhaha urbain. Les parasites du divin.
13 octobre 2008
LA SOURIS BLEUE (Case Histories)
Roman de Kate Atkinson (2004)
Livres de Kate Atkinson déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
Un détective privé enquête à Cambridge sur des affaires criminelles qui n'ont jamais été éclaircies. Il doit remonter à des événements souvent très lointains pour suivre les traces de la mystérieuse "Souris Bleue". Les intrigues se déroulent dans des milieux sociaux très divers, allant de la classe ouvrière à la gentry.
Mon avis :
Ne vous fiez pas au titre français. Case Histories (en VO) nous narre les enquêtes simultanées que mène Jackson Brodie pour élucider des affaires non résolues de disparitions ou de meurtres, impliquant des filles. La "souris bleue" en question n'est que le fil conducteur de l'une d'entre elles, alors qu'elle n'est pas plus développée dans le courant de l'intrigue que les deux autres. Putains de traducteurs!
Une fois encore, l'ombre de Lilly Rush plane au-dessus de ce roman qui mêle la légèreté et le tragique, l'onirique et le quotidien. Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à s'occuper d'affaires vieilles de plusieurs années? (cf. Cinq petits cochons) Ici le protagoniste et fil rouge de ce roman n'a pas le choix : c'est son métier. Successivement vont lui incomber les missions de résoudre une disparition d'enfant inexpliquée, surgie en 1970 ; l'assassinat d'une jeune fille en 1994 et l'évaporation d'une jeune femme qui a tuée son mari à coups de hache en 1979. Trois crimes distincts, trois milieux sociologiques différents, trois deuils à surmonter. Car La Souris bleue n'est pas tout à fait un roman policier. Kate Atkinson utilise les codes et la trame d'un polar pour mieux appréhender le thème de la reconstruction après une mort ou une disparition. Colère, déni, refoulement ou culpabilisation, chaque personnage va, à sa manière, essayer de survivre à l'absence. Atkinson prend le temps de développer ses personnages, auxquels on s'attache, certains bien malgré nous, parce qu'ils sonnent vrai. C'est parfois dans un détail, une gestuelle, un regard que les personnalités vont se dévoiler et que le masque que la vie nous oblige à porter se fissure, laissant béantes les plaies et les cicatrices.
Ce roman dresse également un portrait intéressant de la paternité, notamment liée à une fille. Kate Atkinson semble chercher le modèle du père idéal entre les figures masculines qui nous sont proposées. Des hommes qui aiment leurs filles, mais toujours d'une façon maladroite. Le rapport père/fille est une relation vouée à se balancer entre l'attirance et l'incompréhension. Ce thème ressort d'autant plus que les mères, dans cette histoire, oscillent entre l'incompétence et la véritable cruauté, quand elles ne sont tout simplement pas mortes. Dans l'univers de Kate Atkinson, une fille se construit d'abord à travers la figure de son père.
Malgré ces aspects bien noirs, La Souris bleue ne manque pas d'humour, loin de là. Humour d'opposition, classique chez les Anglais (les soeurs Amelia et Julia), ou introduction d'un élément perturbateur (la fille de Jackson dans les bureaux), le livre multiplie les bouffées d'humour pour nous faire oublier, le temps de quelques lignes, les drames qui se jouent devant nous.
Elles en parlent aussi : Le Biblioblog Carolyn Grey Jules Praline
Premières lignes :
Quelle chance elles avaient! Une vague de chaleur au milieu des grandes vacances, là où on l'attendait. Tous les matins, levé bien avant elles, le soleil faisait fi des fins voilages qui pendaient mollement aux fenêtres des chambres à coucher, un soleil déjà brûlant et moite de promesses, avant même qu'Olivia n'ait ouvert les yeux. Olivia, matinale comme un coq, toujours la première debout, au point que plus personne dans la maison n'utilisait de réveil depuis sa naissance, trois ans plus tôt.
Olivia la benjamine et donc celle qui dormait dans la petite chambre de derrière tapissée d'un papier peint à motif de comptines, pièce qu'elles avaient occupée à tour de rôle avant d'en être évincées. Olivia, jolie comme un coeur, tout le monde en convenait, même Julia qui avait mis beaucoup de temps à accepter de n'être plus la petite dernière, place dont elle avait fait ses délices pendant cinq ans.
07 octobre 2008
VIE ET MORT DE LA JEUNE FILLE BLONDE
Roman de Philippe Jaenada (2004)
Livres de Philippe Jaenada déjà lus : Le Chameau sauvage (1997)
Quatrième de couverture :
Dès lors, il n'a plus qu'une idée en tête : se lancer à la recherche de Céline. Comme si, malgré le temps passé, la nostalgie, la déchéance, il allait pouvoir retrouver, en même temps que le souvenir lumineux de sa jeunesse, un sens à sa vie.
Mon avis :
Le hasard de mon calendrier de critiques veut que je vous parle maintenant de ce roman, que j'ai lu il y a maintenant un petit moment, dans le cadre de l'Aristochat des mois de juin et juillet. (2008, je précise pour les mauvaises langues qui penseraient que j'ai plus d'un an de retard dans mes billets. J'ai beau être lent, je ne suis pas non plus complètement amorphe!) À l'époque, j'étais donc à la découverte de Philippe Jaenada, et j'ai lu ce roman juste après Le Chameau sauvage. Il me sera donc difficile de ne pas faire de comparaison. Donc autant ne faire que ça! ;-)
Ce qui frappe au premier abord, c'est la similitude entre les deux livres : deux rectangles de 17,8cmx11cm rempli de pages blanches avec plein de mots dedans qui forment des phrases, rangées en chapitres. Ces chapitres sont à chaque fois oragnisés dans un ordre précis et cohérent pour... Bon, là, n'allez surtout pas croire que j'essaie de meubler pour occulter le fait que je ne me souviens plus du tout de ce roman! Non non, c'est juste que... euh...
Donc, ces deux romans se ressemblent, ou en tout cas permettent au lecteur d'esquisser l'univers de Jaenada. Les deux histoires sont bâties autour d'un protagoniste relativement oisif, en attente d'un but auquel il pourrait consacrer sa vie. Oui, il ne faut pas croire que les oisifs oisent juste pour le plaisir. En général, il leur manque juste un truc à faire. Dans ces deux romans, c'est l'amour qui sera l'objet de leur quête. Alors que Le Chameau sauvage était une évocation de l'amour avec un grand A, ici l'anti-héros se met à la recherche de celle qui fut son premier amour, ou en tout cas de celle qui lui permit de découvrir la sexualité. Cela va souvent de paire. Mais pas toujours! (enfin là n'est pas le débat) Si l'évocation du passé et des souvenirs est un thème nouveau par rapport à son premier roman, Jaenada revient tout de
même sur la notion des illusions que l'on se fait sur les personnes, et le contraste avec la dure réalité. Car ses personnages sont tout d'abord de grands rêveurs, qui ont un rapport bien particulier avec le monde qui les entourent, et un sac matelot. Les deux romans abordent aussi la question métaphysique du hasard et du destin. À la question "Halvard et Pollux étaient-ils faits pour se rencontrer ou est-ce le fruit d'heureuses circonstances?", Vie et mort de la jeune fille blonde fait echo avec "Le narrateur était-il amené à revoir Céline?". L'auteur a la délicatesse de ne pas répondre à ces interrogations, auxquelles le lecteur apportera les théories qui lui conviennent.Dans Vie et mort de la jeune fille blonde, on retrouve également l'humour particulier de l'écrivain. Si les épisodes à se tordre de rire sont moins nombreux, il n'en demeure pas moins une scène de concours de baffes à se pisser dessus. D'ailleurs, la scène entière du dîner qui fait office d'introduction au roman, et dont la longueur nourrit le sentiment d'aller on-ne-sait-trop-où, est un véritable spectacle absurde et barré, présentant des personnages secondaires cocasses comme seul Philippe Jaenada sait nous les dépeindre. Cet humour est toujours teinté d'amertume, amenant le lecteur à traverser les sourires aussi bien que les coups de blues, à compatir pour des personnages abîmés par la vie. Car la magie de Jaenada est d'avoir le talent de raconter la vie, telle qu'elle est.
Ils en parlent aussi : Lilly, Livrovore et Zaph, Thom
Premières lignes :
Un dimanche soir de l'année dernière, au début de l'automne, mes amis Muratti ont organisé un grand dîner dans leur maison du XIVe arrondissement, à Paris. Mon sac matelot à l'épaule, je marchais dans l'impasse obscure qui conduisait chez eux. Ils organisaient de petits dîners tous les soirs de la semaine, et de grands dîners cinq ou six fois par mois. Lorsqu'ils se sentaient vraiment seuls, perdus sur la terre qui tourne (souvent le dimanche soir, mais parfois aussi le lundi, ou le jeudi, car la terre tourne tout le temps).
J'en avais marre, de ces dîners, c'était toujours à peu près pareil. Même dans la violence, le désordre et l'imprévu, c'était toujours à peu près pareil. J'y allais surtout parce que je n'avais rien d'autre à faire, parce que j'étais trop faible pour refuser, je voulais leur plaire, et parce que ces soirées me donnaient l'impression (fausse) de vivre des choses étranges - j'avais besoin de repères au fond, je m'ennuyais (chez eux comme ailleurs). Pourtant, ce soir-là, le ciel allait me tomber sur la tête, et me rentrer dans le corps.
22 septembre 2008
CINQ PETITS COCHONS (Five Little Pigs)
Roman d'Agatha Christie (1942)
Livres d'Agatha Christie déjà lus : Le Meurtre de Roger Ackroyd (1926), Les Quatre (1927), Le Crime de l'Orient-Express (1934), A.B.C. contre Poirot (1935), Mort sur le Nil (1937), Dix petits nègres (1939), Les Travaux d'Hercule (1947), Témoin à charge (1948), Jeux de glaces (1952), La Nuit qui ne finit pas (1967)
Quatrième de couverture :
Cinq témoignages accablants ont fait condamner à la détention perpétuelle Caroline, la femme de Amyas Crale, peintre renommé, mort empoisonné.
Seize ans après, Hercule Poirot, le détective belge qu'Agatha Christie a rendu célèbre, prend l'affaire en main. Ne s'arrêtant pas aux évidences, tirant parti du moindre indice, il fait éclater une vérité à laquelle personne ne s'attendait.
Mon avis :
Bien avant Cold Case - Affaires classées et son héroïne Lilly Rush, Hercule Poirot démontrait déjà dans Cinq petits cochons comment résoudre une affaire vieille de 16 ans. Si le schéma de l'intrigue de ce roman paraît assez conventionnel dans le monde d'Agatha Christie, même s'il ne constitue pas la construction de TOUS ses romans non plus, comme veulent le prétendre ses détracteurs, cette donnée est fondamentale car elle influe directement sur la façon dont Poirot va mener l'enquête. Celui-ci se gargarise souvent dans ses autres aventures de ne jamais faire attention aux indices physiques, pour n'élucider une enquête qu'en faisant fonctionner "ses petites cellules grises". Mais l'on se rend bien compte que, dans sa mauvaise foi qui en fait un personnage cocasse et attachant, il se contredit et prend toujours en compte certains éléments occulaires ou auditifs, que l'auteure prend bien soin d'occulter à son lecture, cette coquine! Ici Poirot n'a pas le choix. Seize après les faits, il lui serait difficile de retrouver une trace de pas ou des empreintes digitales. Rappelons quand même, pour les plus jeunes lecteurs, que Poirot ne disposait pas d'une équipe et des moyens de Grissom dans Les Experts. Ici seules logique et réflexion seront ses armes. Le challenge est d'autant plus grand qu'il en va de sa propre réputation, qu'on aimerait voir surfaite au moins une fois.
Une fois n'est pas coutume, Cinq petits cochons est centré autour d'une victime que les autres personnages n'avaient aucune raison de vouloir voir mort, si ce n'est sa femme, condamnée à perpétuité pour un crime qu'on se demandera jusqu'à la fin si elle ne l'a pas vraiment commis. Dans les autres romans de Dame Agatha qui suivent le même modèle, la victime est, la plupart du temps, le mec contre qui tout le monde avait une dent, un guignol qui n'avait pas senti comme un climat d'hostilité là où il posait le pied, alors que ça sentait le "dîner de cons" dès le départ! Christie se sert de ses personnages pour aborder les thèmes qui lui tiennent à coeur et qu'elle développe tout au long de son oeuvre : les amours cachées, la convoitise, la frustration et le bouleversement d'un monde en pleine mutation.
Agatha Christie utilise une fois de plus le motif de la comptine pour construire son histoire (souvenez-vous de Dix petits nègres), mais également pour construire son roman. Le roman se divise en trois parties de cinq chapitres, donnant lieu à cinq récits, cinq conclusions et cinq questions finales. C'est donc cinq fois la même histoire qu'il nous est donné de lire dans ce roman, ou comment Usual Suspects a tout piqué à une vieille anglaise! Trouverez-vous le petit cochon coupable? Celui qui allait au marché? celui qui restait chez lui? celui qui mangeait du rôti? celui qui n'avait rien du tout? ou peut-être celui qui criait : "Aïe! Aïe!"? À vous de jouer!
Il en parle aussi : Thom
Premières lignes :
Hercule Poirot regarda avec intérêt, et bientôt avec sympathie, la jeune femme qui entrait dans son bureau. Sa lettre ne lui avait rien appris. C'etait une simple demande de rendez-vous, une lettre d'affaires, courte et impersonnelle. C'est tout au plus si la fermeté de l'écriture lui avait révélé que Carla Lemarchant était une jeune femme.
Maintenant, il l'avait devant lui. Grande, mince, n'ayant guère plus de vingt ans, une de ces femmes sur lesquelles les hommes se retournent volontiers. Elle portait un ensemble admirablement coupé et des fourrures de prix. Le port de tête avait quelque chose de fier, le front large, le nez spirituel et le menton volontaire. Mais ce qui frappait en elle, c'était, plus que sa beauté, la vie dont elle débordait.

