JOURS SANS FAIM
Roman de Delphine de Vigan (2001)
Livres de Delphine de Vigan déjà lus : aucun
Quatrième de couverture :
Cela
s'est fait progressivement. Pour en arriver là. Sans qu'elle s'en rende
vraiment compte. Sans qu'elle puisse aller contre. Elle se souvient du
regard des gens, de la peur dans leurs yeux. Elle se souvient de ce
sentiment de puissance qui repoussait toujours plus loin les limites du
jeûne et de la souffrance. Les genoux qui se cognent, des journées
entières sans s'asseoir. En manque, le corps vole au-dessus des
trottoirs. Plus tard, les chutes dans la rue, dans le métro, et
l'insomnie qui accompagne la faim qu'on ne sait plus reconnaître.
Et
puis le froid est entré en elle, inimaginable. Ce froid qui lui disait
qu'elle était arrivée au bout et qu'il fallait choisir entre vivre et
mourir.
Mon avis :
Jours sans faim représente ce que je
reproche à la littérature française. Celle-ci, dans sa majorité, ne
nous raconte pas des histoires comme savent le faire les anglo-saxons,
mais s'évertue à nous décrire des états psychologiques ou à
travailler sur les mots plutôt que sur le contenu. Effectivement, le
pitch de Delphine de Vigan tient sur un papier-cigarette : il s'agit du
séjour d'une jeune fille anorexique dans un centre de rééducation
alimentaire. Et pourtant, je dois dire que j'ai été conquis, notamment
parce que ce roman sonne juste.
Je ne sais pas si l'auteure a
traversé une crise comme celle-ci, et en y réfléchissant, je m'en fous
complètement. Il est incroyable à quel point on a l'impression d'avoir
compris l'enjeu qui se trame chez ces personnes à la fin de notre
lecture. De Vigan décrit avec précision et sobriété comment l'anorexie
devient l'identité-même de ces malades, et le cercle vicieux dans
lequel ils se sont mis. Car en voulant disparaître, et non mourir (il y
a quand même des manières plus radicales, comme le souligne un
personnage secondaire du roman), l'anorexie leur a donné une façon de
se distinguer et d'apparaître aux yeux des autres. C'est donc sous les
illusions d'une force que la protagoniste en est arrivé à cet état de
faiblesse mortelle. Or demandez-vous si vous seriez capables de
renoncer à ce qui semble vous définir?
Ce court roman est
intelligent également car il montre, de manière subtile, à quel point
cette maladie concentre la personne sur elle-même, le monde extérieur
existant à peine, si ce n'est pour refléter sa propre apparence. Au fur
et à mesure que la jeune femme avance sur le chemin de la guérison,
inconsciemment elle se rapproche des autres patients, jusqu'au point de
nouer de vraies relations. Pas une seule fois le personnage en prend
conscience, et pourtant ce rapport semble évident.
Une réussite, donc, que ce roman. Je le rappelle ici, le maître-mot est la justesse. Autant dans l'approche du personnage que dans le cheminement de la guérison. Ce que l'auteure appréhende de façon juste également, c'est le regard que les proches portent sur la jeune femme, d'autant plus qu'il nous est relaté à travers celui de la malade. Reste à découvrir ce que l'écrivain a d'autre à nous proposer, mais nous nous recroiserons.
Premières lignes :
C'était quelque chose en dehors d'elle qu'elle ne savait pas nommer. Une énergie silencieuse qui l'aveuglait et régissait ses journées. Une forme de défonce aussi, de destruction.